Cosa Nostra a décidé de s'asseoir à la table des négociations. Neuf ans après les attentats qui coûtèrent la vie aux juges de Palerme Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, la mafia sicilienne aurait en effet choisi de dialoguer avec l'Etat italien pour trouver un armistice. Dans son édition de mardi, le quotidien La Repubblica révélait ainsi que le parrain des parrains, Toto Riina, en prison depuis 1993, aurait dépêché un «ambassadeur», le boss Salvatore Biondino, auprès du procureur national antimafia, Pier Luigi Vigna, pour trouver un terrain d'entente. En clair, le clan des Corléonais qui, dans les années 80, avait pris le pouvoir au sein de la mafia sicilienne chercherait à assouplir les conditions de détention de ses affiliés. En échange, les parrains accepteraient de reconnaître leur culpabilité et de mettre un terme à la guerre contre l'Etat. Si cette hypothèse devait être confirmée, il s'agirait d'un véritable retournement dans la stratégie de la Pieuvre. Depuis qu'ils s'étaient emparés de la Cupola, c'est-à-dire du «gouvernement de Cosa Nostra» où sont représentés les principaux clans de la mafia, les Corléonais de Riina avaient décidé de défier l'Etat. Y compris en posant des bombes.

Stratégie de la terreur

Après plusieurs exécutions de fonctionnaires de l'Etat dans les années 80, la saison «terroriste» de la mafia avait été inaugurée en mars 1992 avec l'assassinat de l'ancien maire de Palerme Salvo Lima, qui représentait le courant de Giulio Andreotti au sein de la Démocratie chrétienne sicilienne. Pour faire plier l'Etat et obtenir des concessions, notamment en termes judiciaires alors que sous la houlette des procureurs antimafia Falcone et Borsellino, Cosa Nostra avait subi quelques échecs retentissants, les hommes de main de Riina avaient entrepris une véritable stratégie de la terreur. Et cela en dépit des recommandations de certains parrains plus prudents, tel Gateano Badalamenti selon lequel «la mafia ne peut pas faire la guerre à l'Etat».

Les Corléonais avaient ainsi rompu avec la méthode traditionnelle de la Pieuvre consistant à savoir laisser passer l'orage, se faire oublier. En 1992, Cosa Nostra élimine, à quelques semaines d'intervalle, les deux juges. Puis cherchant à profiter du désarroi provoqué dans le pays par les opérations «Mains propres» qui, à partir de Milan, ont décapité la classe politique italienne, elle tente d'assassiner, au printemps 1993, le très populaire animateur de télévision Maurizio Costanzo, qui s'était publiquement exprimé contre la mafia, avant de faire exploser une bombe au cœur de Florence, causant la mort de cinq personnes et la destruction d'une partie de la galerie des Offices. Quelques semaines plus tard, le 27 juillet, la Pieuvre récidive. Au cours d'une même nuit, Cosa Nostra organise un attentat à Milan (cinq morts) et deux à Rome, plaçant notamment une bombe au pied de la basilique Saint-Jean-de-Latran.

Mais l'opinion publique indignée ne plie pas et les forces de l'ordre enregistrent de nouveaux succès. Déjà en janvier 1993, Toto Riina a été appréhendé en plein cœur de Palerme, après des années de cavale. Mais celui-ci refuse de collaborer et continue de nier toute responsabilité malgré l'accumulation de condamnations à perpétuité et son isolement dans une prison de haute sécurité. Pendant huit ans, Riina va poursuivre son combat derrière les barreaux. Jusqu'à l'année dernière lorsqu'il décide, selon La Repubblica, de prendre contact avec les autorités italiennes. En cas de «dissociation» de la mafia et d'admission de leur culpabilité, les mafieux – sans devenir des «collaborateurs de justice» qui balancent des informations sur l'organisation à l'Etat – pourraient espérer ne pas mourir en prison et recouvrer la liberté d'ici quinze à vingt ans. L'objectif pour les parrains consisterait également à pouvoir reprendre contact avec l'extérieur alors que d'énormes affaires se présentent à l'horizon. D'ici à quelques mois, la Sicile devrait recevoir 17 000 milliards de lires de subventions (près de 15 milliards de francs) pour la réalisation de grands travaux et les Corléonais sont bien décidés à faire travailler les entreprises amies.

«Immoral et inacceptable»

Immédiatement, les associations de victimes de la mafia sont intervenues pour protester contre l'hypothèse de pourparlers avec la mafia. «Négocier avec les boss est immoral et inacceptable», a par exemple déclaré Rita Borsellino, la sœur du juge assassiné. «L'Etat ne négocie pas», a de son côté assuré le ministre de la Justice, Piero Fassino. Les avocats des mafieux repentis, eux, s'inquiètent de la nouvelle loi sur les collaborateurs de justice, approuvée mercredi. Celle-ci durcit les conditions d'accès au statut de repenti et pourrait, selon eux, dissuader les mafieux arrêtés de collaborer avec l'Etat, comme souhaitaient le faire Toto Riina et ses amis.