C'est une image d'épouvante. Ce sont 15 Marocains, dont deux femmes et un mineur, demi-nus, squelettiques et morts de faim. Pendant de longues semaines, ils étaient entassés dans un petit appartement d'Algesiras (Andalousie, près de Gibraltar), dans des conditions d'hygiène déplorables, seulement alimentés avec un peu de riz, de patates cuites, de tomates et de thé. Ce jour-là, lorsque la Garde civile espagnole les libère de ce réduit, ils apparaissent livides, incapables de parler pendant de longues heures. Ces 15 clandestins-là ont vécu un double enfer: comme des milliers d'autres, ils ont risqué leur vie à bord d'une embarcation depuis Tanger, au Maroc, vers l'El Dorado qu'ils imaginent être l'Espagne et l'Europe. Pour entreprendre cette traversée périlleuse – près de 100 cadavres de naufragés identifiés depuis le début de l'année –, ils ont payé à une mafia environ 2500 francs.

Mais leur calvaire ne s'est pas arrêté là: sitôt débarqués sur les côtes espagnoles, plus précisément sur une plage de la côte sauvage près de Tarifa, apparaissent des compatriotes en camionnette. Ceux-ci les abordent avec gentillesse, promettent de les aider et de leur trouver une cache afin d'échapper à la surveillance policière. Peu de temps après, les 15 infortunés se retrouvent séquestrés dans un appartement en plein centre d'Algesiras, isolés du monde extérieur. La police espagnole, qui vient de mettre sous les verrous leurs ravisseurs marocains, a pu reconstituer les faits. Un certain Rachid E…, 38 ans, le chef de file, contactait les familles des clandestins et exigeait d'elles une rançon de 2500 francs, soit autant que le coût de la traversée, et envoyait des menaces de mort. Les immigrants, eux, étaient dans l'incapacité d'honorer une pareille somme d'argent.

Ce fait divers scabreux n'est pas isolé. Le 4 juillet dernier, deux réseaux séquestrant des clandestins marocains fraîchement débarqués ont été détenus par la garde civile. Depuis le début de l'année, 165 personnes, appartenant à 36 clans mafieux distincts, ont été mises hors d'état de nuire. Mais à la Direction de la Garde civile, à Algesiras, on reconnaît que ces arrestations ne sont que la partie émergée de l'iceberg et que, dans l'ensemble, les forces de l'ordre sont dépassées par ce phénomène. Si la traversée du désespoir en «pateras» (embarcations) dans le détroit de Gibraltar a commencé au début des années 90, l'emprise des mafias n'a jamais été aussi forte et prend des tours macabres ces dernières années. On ne compte plus les navigateurs marocains qui, une fois repérés par les patrouilles maritimes de la Garde civile, jettent leurs passagers – une cinquantaine, en moyenne – à l'eau. On ne compte plus non plus les ruses de certains clans mafieux envoyant des «pateras» dans les filets policiers. Cette manœuvre provoque une diversion et donne le champ libre, au même moment, à d'autres «pateras» chargées de haschisch.

Cette dérive n'étonne pas les autorités espagnoles. Pour Rodrigo, responsable de la protection civile sur la côte de Tarifa, «ce qui se passe, c'est que les mafias marocaines se rendent compte de plus en plus que le trafic des immigrés sans papiers est plus juteux que celui de la drogue. Il y a moins de risques et cela ne suppose aucun investissement.» Calculette en main, les comptes sont vite faits. A raison d'une cinquantaine de clandestins par voyage, cela rapporte 125 000 francs par embarcation, et certains réseaux peuvent en faire partir jusqu'à une dizaine par nuit. D'après les ONG à l'œuvre à Tarifa, les mafias ont même récemment doublé le prix de la traversée, lorsque celle-ci inclut une deuxième tentative. Explication: à la différence des Noirs africains, libres comme l'air en Espagne, l'immense majorité des Marocains sont rapatriés illico en ferry par la police espagnole. Désormais, le «péage» de cette traversée de la mort inclut donc la garantie d'un deuxième départ deux ou trois jours plus tard.

Mais ce «négoce de la misère» s'est encore sophistiqué. «Depuis deux ou trois ans, les mafias marocaines, bien implantées en Andalousie, ont compris qu'elles pouvaient soutirer à nouveau de l'argent à l'immigré après la traversée», explique José Villaos de l'ONG «Acoge». Les plus fortunés des passagers sont en effet munis de liasses de pesetas et d'un téléphone portable qu'une poche de plastique rend étanche. Le système est bien huilé: sitôt débarqués, ceux-ci appellent un numéro. Le «contact» envoie aussitôt une camionnette qui amènera les clandestins vers un «lieu sûr», pour un minimum de 10 000 francs. De là, les bons payeurs pourront rejoindre sans crainte Grenade, Séville ou Almería, puis le reste de l'Europe.

Et les autorités espagnoles là-dedans? Mariano Rajoy, le ministre de l'Intérieur, a rappelé à la mi-juillet que la lutte contre les «mafias du détroit» demeurait une de ses priorités. Pour ce faire, il a annoncé le lancement d'un projet de «barrière électronique», par le biais de tours équipées de radars et de caméras à infrarouge. Mais du point de vue des partis de gauche et des ONG locales, ce système risque de rendre la traversée encore plus périlleuse et, de ce fait, de renforcer l'emprise des mafias. Rodrigo, lui, a un antidote contre les réseaux qui exploitent les immigrants: «On ne pourra jamais empêcher des gens désespérés de venir vers la riche Europe. Alors, créons des annexes de l'INEM (les Agences pour l'Emploi espagnoles, ndlr) dans les grandes villes du Maroc, et faisons venir en ferry des immigrés avec un contrat de travail en poche. Contre ce système, les mafias sont impuissantes.»