Face aux violences, la presse tunisienne, muselée par le pouvoir, n’ose s’exprimer sur le grand malaise social maghrébin. Qui touche aussi l’Algérie, dont les journaux sont à peine moins surveillés mais d’où l’on reçoit davantage d’informations.

Les récentes révoltes contre le chômage et la vie chère ont fait plusieurs morts en Algérie. Mais surtout en Tunisie, où les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont repris lundi dans le centre-ouest du pays (lire LT du 10.01.2011). Le quotidien français Les Echos y perçoit une forte colère au sein de la jeunesse: «Il ne serait pas difficile de plaider […] qu’un pays de 35 millions d’habitants et riche de ses hydrocarbures [l’Algérie] ne peut être comparé à un pays de 10 millions d’habitants sans ressources naturelles abondantes [la Tunisie]. Et pourtant, de nombreux facteurs les rapprochent. D’abord, la structure de la population. Le parallélisme vaut également sur le terrain politique. La liberté de la presse est sans doute un peu plus large en Algérie mais, sous prétexte de lutte contre l’islamisme, les régimes en place ne laissent se développer aucun contre-pouvoir, qu’il soit économique, politique ou intellectuel. Les jeunesses algérienne et tunisienne, qui par Internet n’ignorent plus rien de ce qui se passe dans le monde, ne supportent plus l’oligarchie dirigeante.»

A Tunis, capitale de l’une des dictatures les plus discrètes du monde, l’hebdomadaire Réalités, muselé par le pouvoir comme le reste de la presse, prévient Courrier international, titre sobrement: «Montée de la colère à Sidi Bouzid: sachons raison garder.» Et de saluer «la compassion et la fermeté» du président Ben Ali. «Depuis le dramatique incident du 17 décembre, où Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu […], des incidents violents sont à déplorer et toutes les composantes de la société civile appellent au calme.»

Alors que manifestations et grèves se multiplient, le directeur de la rédaction l’assure dans un éditorial langue de bois: «Le gouvernement a fait de l’emploi et du développement régional la priorité de ses priorités depuis une bonne quinzaine d’années.» Reste qu’en Tunisie, «dans un pays qui [a] tant investi dans l’éducation, parler de «chômage des diplômés» [sonne] comme un aveu d’échec», analyse Le Monde. «La réalité est venue rattraper les autorités: le suicide [du] jeune vendeur ambulant a déclenché un mouvement de révolte inédit.» Ce n’est «pas encore une révolution, mais [c’est] plus qu’une révolte», résume la formule de Libération.

Les préoccupations économiques sont également graves chez le voisin algérien, où «la soudaine hausse des produits de première nécessité et le sentiment de hogra [mépris] ont mis le feu aux poudres. Face au silence des autorités – et des médias gouvernementaux – les émeutes se propagent et ont déjà fait plusieurs blessés», écrit le quotidien d’Alger El Watan, qui craint l’embrasement d’un pays où l’«explosion de violence est le fruit du profond malaise social qui touche la population», juge Liberté, quotidien célèbre en Kabylie… Un embrasement qui est d’ailleurs «vu (ou pas) par la presse algérienne», qu’a lue Arrêt sur images, livrant une passionnante mise en perspective du conflit social.

Mais «alors que le ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, affirme que la situation «est contenue», les affrontements ont repris» ce dimanche à Tizi Ouzou: «De jeunes manifestants ont installé des barricades de fortune au milieu de la chaussée sur l’avenue principale», a notamment constaté un journaliste des Dernières Nouvelles d’Algérie sur place. «Les brigades antiémeute, installées dans l’ancien siège de la gendarmerie, écrit-il, ont réagi énergiquement pour dissuader les manifestants d’enclencher les hostilités. Une première grenade de gaz lacrymogènes est le prélude aux affrontements. […] Les commerces ont baissé rideau tandis que les établissements publics n’ont pas du tout ouvert de la journée, pourtant jour ouvrable.»

A en croire le quotidien français La Croix, «une partie de la presse algérienne est devenue impitoyable avec la gouvernance économique du président Abdelaziz Bouteflika, qui a réussi «à générer émeutes et morts», alors que «le gouvernement a dépensé pour près de 230 milliards d’euros en programmes publics depuis cinq ans». L’incompétence de la gestion des années Bouteflika n’est pas seule à être évoquée, l’aggravation de la corruption à tous les étages de la responsabilité publique est également citée comme une cause de la colère des exclus.» Lesquels huent d’ailleurs aussi les islamistes locaux, selon Mediapart, qui ont tenté sans succès de se greffer à la révolte.

De quoi heurter le site Rue89, qui analyse les dérapages des autorités en s’appuyant sur des sources locales citées par le quotidien arabophone El Khabar et le site LeMatindz.net, «le journal des idées et du débat», qui fait une large place à l’ire de ses internautes. Tout comme Algérie Plus, un tout nouveau site de presse en ligne ouvert le 5 janvier 2011 à Alger et dont les ambitions semblent grandes en matière d’indépendance journalistique, même si la prudence reste de mise.