La condamnation avait beau être attendue, la sévérité du verdict dans la longue saga du procès de l'ex-vice premier ministre Anwar Ibrahim a créé un choc en Malaisie. Celui qui faisait figure de dauphin du premier ministre, Mahathir Mohamad, jusqu'à son limogeage en septembre 1998 a été condamné mardi à 9 ans de prison pour sodomie. Cette condamnation vient s'ajouter à une première peine de 6 ans de prison pour abus de pouvoir édictée en avril 1999.

A l'annonce du verdict, Anwar a longuement apostrophé le juge, l'accusant de s'être fait le jouet des ambitions de Mahathir, qui dirige la Malaisie depuis 1981. «La soif de pouvoir de Mahathir est insatiable. Il mentira et il forcera les autres à mentir pour se sauver. Cette condamnation est basée sur des hypothèses et sur l'imagination. Il n'y a absolument aucune preuve tangible. C'est injuste, disgracieux et révoltant.»

Victoire… à court terme

En théorie, Anwar, 53 ans, pourrait rester en prison jusqu'en 2014, mais s'il bénéficie d'une remise de peine pour bonne conduite, il retrouvera la liberté en 2009. Une privation des droits civiques l'empêchera ensuite de se présenter aux élections pendant encore cinq ans. C'est donc, à court terme, une victoire totale de Mahathir qui a réussi à neutraliser son rival politique le plus dangereux.

Anwar Ibrahim, un intellectuel musulman moderniste choisi par Mahathir au début des années 1980 pour lui succéder, avait commencé à dénoncer la corruption du premier ministre pendant la crise économique il y a trois ans. Agacé par le défi ouvert lancé par son dauphin, Mahathir l'avait renvoyé de son poste en septembre 1998, puis l'avait fait arrêter pour «méconduite sexuelle» après plusieurs manifestations de soutien à Anwar à Kuala Lumpur. Le procès qui s'est étalé sur quatorze mois a été considéré par de nombreux observateurs comme une parodie de justice. Le dossier d'accusation repose entièrement sur le témoignage du chauffeur d'Anwar, qui est revenu une première fois sur ses aveux pour les reconfirmer ensuite. Certains témoins de l'accusation ont reconnu avoir bénéficié de contrats gouvernementaux juste avant l'ouverture du procès. L'accusation a changé par deux fois la date du «méfait sexuel» d'Anwar, après avoir réalisé que l'immeuble dans lequel la rencontre aurait eu lieu n'était pas encore construit à la date avancée.

A long terme, l'acharnement de Mahathir à détruire son rival risque néanmoins de lui nuire. Mahathir aurait pu quitter le pouvoir auréolé du titre de «père du développement» pour avoir transformé une économie essentiellement agricole en un pays à la pointe de la technologie. Après avoir fait d'Anwar un martyr, le plus ancien dirigeant asiatique risque fort de connaître une sortie rappelant celle de l'ex-dictateur indonésien Suharto.