Quand Mahmoud Abbas froisse la Suisse

Proche-Orient Le président palestinien s’en prend à l’Initiative de Genève

Il ferme une ONG financée par la Suisse

Un coup de tête? Le fruit de mauvais conseils? La direction de l’Autorité palestinienne se débattait vendredi pour tenter de réparer les effets de ce qui apparaît plutôt comme une gigantesque bourde, commise par un président de plus en plus clairement aux abois. Dimanche dernier, le président Mahmoud Abbas adoptait un décret dans ses bureaux de Ramallah par lequel il prononçait la dissolution d’une ONG palestinienne, la Coalition pour la paix. Nulle question de sécurité nationale en jeu, nul défi stratégique majeur, mais une explication: l’organisation est chapeautée par Yasser Abed Rabbo, un vieux loup politique palestinien, compagnon de longue date du président, mais progressivement devenu l’un de ses principaux rivaux au sein de la direction palestinienne. Problème annexe: la Coalition pour la paix est, du côté palestinien, l’organisation chargée de maintenir en vie ce que l’on appelle encore l’Initiative de Genève, ce plan de paix conclu en grande pompe en 2003 et que la Suisse persiste à défendre ardemment, du point de vue financier autant que politique.

Aussitôt la nouvelle apparue dans la presse (israélienne), la diplomatie suisse a fait part de sa mauvaise humeur. «Nous sommes en contact avec les représentants palestiniens au plus haut niveau pour clarifier les raisons et les implications juridiques du décret», note le DFAE dans un communiqué.

Le message est arrivé de manière beaucoup plus claire en Palestine, via la représentation diplomatique en Suisse. Au point que cela a suscité un début de panique à Ramallah: «Les conséquences de ce décret avaient été mal évaluées. Nous en avons pris conscience seulement après la réaction de la Suisse», note une source officielle palestinienne sous couvert d’anonymat.

«Berne tient beaucoup à la survivance du dossier de l’Initiative de Genève, même si les conditions politiques actuelles ne permettent pas de le sortir du fond d’un tiroir», commente Riccardo Bocco, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. L’organisation palestinienne visée par le décret présidentiel a son équivalent du côté israélien, ce qui en fait l’un des rares ponts à subsister encore entre les deux frères ennemis. «L’Initiative de Genève reste le seul projet de paix réellement viable, du moins en théorie. C’est aussi l’un des seuls moyens qui permettent de rester en contact avec les parties. La Suisse a raison de s’y accrocher», conclut le professeur.

Retour à Ramallah, où la gêne est perceptible. Tout comme Yasser Abed Rabbo, Mahmoud Abbas s’était montré à l’époque extrêmement favorable à l’Initiative de Genève. Depuis lors, Berne a beaucoup œuvré dans la région, notamment en essayant de réconcilier l’Autorité palestinienne (qui contrôle la Cisjordanie) et le Hamas (au pouvoir à Gaza). Pour tenter d’apaiser la Suisse, des formules sont déjà sur la table: dans l’immédiat, les bureaux de l’ONG n’ont pas encore été fermés, et il s’agirait d’effacer la bourde en leur donnant un autre nom, comme un «Centre de documentation sur le processus de paix».

La même source palestinienne tente d’absoudre son président: «Mahmoud Abbas est désormais un vieil homme (80 ans) et il est soumis à une pression ahurissante. Les Etats-Unis? Ils se désintéressent de la question. L’Europe? Elle est incapable de la moindre initiative. La région est à feu et à sang, et le dialogue n’existe pas avec des Israéliens qui n’ont jamais eu une politique aussi agressive à notre égard. Qui ne perdrait pas pied dans de telles conditions?»

Il n’empêche. Retranché dans ses bureaux, sans prise avec la réalité de la rue, le président a multiplié ces derniers mois les coups de colère contre ceux qui pouvaient apparaître comme des rivaux: Yasser Abed Rabbo, déjà délesté de son poste à la tête de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), mais aussi l’ex-premier ministre Salam Fayyad, ou l’ancien homme fort de Gaza Mohammed Dahlan. Dans l’esprit du président, ces hommes sont les vecteurs d’un complot qui vise à le déloger, avec l’appui décidé des monarchies du Golfe.

Le parlement palestinien ne se réunit plus. La justice est placée sous la botte des services de sécurité. Mahmoud Abbas s’est transformé en un despote oriental, entouré de quelques conseillers dont les visées ne sont limitées par aucun contre-pouvoir. Le couvert de l’anonymat permet au responsable de brosser ce tableau sans fard: «Le processus de paix est mort, et il n’y a aucune autre option. Le président signe des décrets, bons ou mauvais et, autour de lui, tout le monde fait le dos rond. Voilà à quoi se résume aujourd’hui la Palestine.»

Pour tenter d’apaiser Berne, des formules de compromis sont déjà sur la table