Iran

Mahmoud Ahmadinejad, la fronde de l’anticlérical

Le président iranien est de plus en plus contesté au sein du camp conservateur. Il remet en question un principe de la République islamique, l’autorité du guide

Mahmoud Ahmadinejad, 55 ans, va-t-il subir le même sort qu’Abdulhassan Bani Sadr en 1981? Premier président de l’Iran post-révolutionnaire, ce dernier fut contraint à l’exil après s’être disputé avec le guide suprême de l’époque, l’ayatollah Khomeiny. Depuis avril, l’actuel président, dont la réélection, le 12 juin 2009, avait été fortement contestée par le jonbech sabz, le Mouvement vert, livre une guerre sans merci au cœur même du pouvoir. Contre le guide suprême, contre le parlement et contre le clergé.

A priori, ce type de conflit rappelle les éternelles luttes de factions inhérentes au régime. Pourtant, la confrontation s’est beaucoup envenimée. Mais elle se limite au camp conservateur, le camp réformiste ayant été marginalisé. Cette bataille met dans la balance rien de moins que le velayat-e-faqih, le principe de suprématie du religieux sur le politique. Elle se traduit paradoxalement par un bras de fer entre le guide suprême, Ali Khamenei, et un Mahmoud Ahmadinejad profondément anticlérical et instigateur d’une militarisation du régime à travers la prise de pouvoir des pasdarans. La situation ne manque pas d’ironie. En 2009, le guide était, fait rarissime, descendu dans l’arène politique pour soutenir explicitement Ahmadinejad.

Les «tensions entre le président et le guide suprême sont inscrites dans les gènes de la République islamique», souligne Mehdi Khalaji, chercheur au Washington Institute for Near East Policy. Mais elles se sont aggravées avec la volonté du président iranien de congédier en avril dernier Heydar Moslehi, ministre des Renseignements. «Le guide suprême a vu le danger», relève Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien et directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). «Le contrôle de ce ministère est essentiel. Le guide a opposé son veto, d’autant qu’il avait été échaudé par le limogeage impromptu du ministre des Affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, un proche du guide.» Hors de lui, Mahmoud Ahmadinejad a protesté en laissant la présidence vacante durant onze jours. Il aurait fait l’objet d’un ultimatum d’Ali Khamenei lui intimant d’accepter sa décision ou de quitter le pouvoir. Le président a, souligne son entourage, songé à démissionner.

La fronde contre Mahmoud Ahmadinejad ne s’est pas apaisée malgré les appels au calme lancés samedi dernier par Ali Khamenei, qui voit dans cette guerre interne un risque existentiel pour le régime. Elle a pour principale cible le directeur de cabinet du président, Esfandiar Rahim Machaie, dont la fille est mariée au fils d’Ahmadinejad. Les conservateurs et le clergé estiment qu’il est à la tête d’un mouvement «déviationniste» qui met en danger la République islamique. Une vingtaine de proches de Machaie ont récemment été arrêtés.

Pour Ahmadinejad, l’alerte est sérieuse. L’ayatollah ultraconservateur Mesbah Yazdi, dont il est très proche, a pris ses distances. Même certains responsables des Gardiens de la révolution, dont Mahmoud Ahmadinejad est issu, ont vilipendé le directeur de cabinet Machaie. Mardi, le président a admis, lors d’une conférence de presse tenue à Téhéran, qu’il était «à 180 degrés d’eux [les figures de proue conservatrices de la République islamique]». Cette opposition s’incarne de façon caricaturale dans la relation exécrable qu’entretiennent Mahmoud Ahmadinejad et Ali Larijani, fidèle du guide et actuel président du parlement. Le premier, fils de forgeron, fort d’un doctorat en sciences des transports, fut maire de la capitale. Son langage est simple, voire vulgaire. Fils d’un grand marjaa (source d’imitation), Ali Larijani a lu Hegel, Heidegger et Kant. Bénéficiant du soutien de Qom, la ville sainte, il apparaît comme l’un des contrepoids nécessaires à Ahmadinejad. Pourquoi dès lors Ali Khamenei ne sacrifie-t-il pas le président? Une telle décision déstabiliserait trop le régime et pourrait relancer l’opposition.

«La clique autour du président iranien incarne une nouvelle tendance, estime Farhad Khosrokhavar, qui conjugue islam et nationalisme. Pour elle, l’Iran chiite est la nation islamique par excellence. Mahmoud Ahmadinejad défend une vision millénariste selon laquelle l’imam caché (12e imam, figure centrale du chiisme) va arriver, comme le Messie, à la fin des temps. Dans ce cas de figure, le guide suprême et le clergé deviennent inutiles. Cette attitude révèle une psyché à problème, mais cela n’empêche pas Ahmadinejad d’être très réaliste quand il s’agit de pouvoir.»

Depuis sa première élection en juin 2005, Mahmoud Ahmadinejad, dont le pouvoir limité est tributaire du guide, a pourtant radicalement changé la pratique présidentielle par rapport à son prédécesseur Mohammad Khatami. Il a réprimé les mouvements culturels et intellectuels, les mouvements de femmes et de jeunes. Il a interdit la réédition de livres autorisés à l’époque de Khatami. «Auparavant, il y avait une fissure entre l’Etat et les réformateurs. Aujourd’hui, le pouvoir domine totalement l’appareil d’Etat et la société «n’existe» plus. Désormais, la fissure divise deux groupes rivaux parmi les conservateurs», analyse Farhad Khosrokhavar.

La crise peut-elle profiter à l’opposition? «Il faudrait, pour cela, conclut le sociologue franco-iranien, que la société iranienne se remette du choc provoqué par l’échec du Mouvement vert. Il faut que se crée un nouveau mouvement social, qui s’inspire du printemps arabe. Car le Mouvement vert est mort. Il ne peut que renaître en s’affranchissant de ses leaders (ndlr: Moussavi et Karoubi) qui ont finalement contribué à freiner le mouvement.»

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