A élection exceptionnelle, résultat inattendu. Pour sa première élection démocratique depuis plus de quarante ans, la Libye est en passe de rompre avec la tendance des pays arabes post-révolutionnaires, qui ont porté les partis islamistes au pouvoir. Tout porte à croire que le musulman libéral Mahmoud Jibril, 59 ans, sera le nouvel homme fort de la transition politique libyenne.

Selon des résultats préliminaires du scrutin législatif de samedi dernier, sa formation, l’Alliance des forces nationales, arrive en tête, en particulier dans les deux grandes métropoles du pays, Tripoli et Benghazi. Les estimations, à ce stade, ne portent que sur les 80 sièges attribués aux partis politiques sur les 200 que compte la future assemblée, appelée Congrès national. Les 120 sièges restants reviennent à des candidats indépendants, que les islamistes espèrent avoir cooptés.

Quoi qu’il en soit, les salafistes et les Frères musulmans n’auront d’autre choix que de coopérer avec la coalition hétéroclite dirigée par Mahmoud Jibril, formée par une soixantaine de partis nationalistes et libéraux, plus de 200 associations de la société civile et autant de personnalités indépendantes. «En ratissant large, il n’a pas commis l’erreur des camps libéraux égyptiens et tunisiens. En face, les islamistes libyens se sont présentés en ordre dispersé», analyse Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

S’il n’était pas lui-même candidat pour cette élection, l’ancien numéro deux du Conseil national de transition (CNT, l’organe politique de l’insurrection) figurait sur toutes les affiches de campagne. Son appartenance à la tribu des Warfalla (plus d’un million de membres sur les 6 millions d’habitants) lui a certainement donné du poids. Mais Mahmoud Jibril s’est fait un nom surtout pendant la guerre civile de 2011. Aux premières heures de la révolte, la rébellion le nomme président de son conseil exécutif. Il entame aussitôt une tournée internationale en quête de soutien et devient l’interlocuteur privilégié des puissances occidentales. L’ancien président Nicolas Sarkozy le reçoit à l’Elysée en mars 2011 en compagnie de Bernard-Henri Lévy, avant de reconnaître le CNT comme unique interlocuteur légitime. Puis ce sera au tour de Londres et Washington. Le relais libyen de l’intervention de l’OTAN, c’est lui.

Ses contacts avec les diplomaties étrangères ne datent pas d’hier. Diplômé de l’Université de Pittsburgh en 1985, il enseigne la planification stratégique aux Etats-Unis avant d’intégrer l’administration du régime de Kadhafi. Le fils de l’ex- «Guide», Saïf al-Islam, le nomme à la tête du Bureau du développement économique national en 2007. Sa mission: ouvrir la voie à la libéralisation de l’économie libyenne et nouer des liens à l’extérieur. Formé au management, il connaît bien les Etats-Unis et les pays du Golfe où il a séjourné à plusieurs reprises. Après une rencontre en 2009, l’ambassadeur américain à Tripoli, Gene Cretz, qualifiait Mahmoud Jibril d’«interlocuteur sérieux qui comprend la perspective américaine», selon des câbles diplomatiques diffusés par WikiLeaks.

En 2010, il quitte le gouvernement. «Même si certains critiquent sa proximité avec l’ancien régime, il a l’avantage de n’avoir jamais occupé de poste exécutif sous Kadhafi et d’avoir conservé une certaine distance avec le pouvoir», estime Hasni Abidi.

Les islamistes l’accusent de vouloir instaurer un régime séculier. Lui refuse d’être qualifié de laïc. Il se décrit comme un fervent musulman et plaide pour que la religion soit le fondement de la nouvelle législation. «La charia est la référence de notre Constitution et de notre vivre-ensemble», a-t-il répété dimanche dernier. Mahmoud Jibril est avant tout un fin stratège, capable de se présenter sous un jour favorable à l’étranger comme à l’intérieur et de choisir son heure. En octobre 2011, quand la Libye est proclamée libre, il laisse le CNT à ses dissensions pour poursuivre sa quête du pouvoir. C’était le bon moment, juste avant que les autorités transitoires ne deviennent impopulaires pour leur incapacité à contrôler les milices rivales issues de la guerre civile.

Si les résultats confirment la victoire de son alliance, c’est à lui que reviendra l’immense tâche de former le prochain gouvernement et de réconcilier un pays en proie aux tendances séparatistes.

«Si on critique sa proximité avec l’ancien régime, il n’a jamais occupé de poste exécutif sous Kadhafi»