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Affrontements entre les «zadistes» et les forces de l’ordre.
© CHARLY TRIBALLEAU/AFP PHOTO

france

Mai 2018, l'autre printemps de la révolte

Et si la France, cinquante ans après Mai 68, cédait de nouveau aux colères? Lors de son débat télévisé dimanche, Emmanuel Macron a rejeté cette hypothèse. SNCF, Notre-Dame-des-Landes, universités, hôpitaux… Plongée dans ces luttes sociales, carburant de la nouvelle journée d’action prévue jeudi

La collision des dates dit le rapport de force. Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale mardi par 454 voix contre 80, le projet de loi français pour un «nouveau pacte ferroviaire» paraît bétonné sur le plan politique. Pas sûr, en face, qu’il en soit de même pour les syndicats qui entament aujourd’hui deux nouveaux jours de grève et ont lancé un appel national à manifester le jeudi 19 avril.

Selon la direction de la SNCF, 38% seulement des personnels «indispensables» (conducteurs, contrôleurs, mécaniciens…) devraient de nouveau cesser le travail, contre près de 50% pour les jours de grève précédents. Et au sein même de la CGT, premier syndicat français et meneur de la protestation, les dissensions se font sentir: «Les dirigeants de la CGT cheminots supportent de moins en moins le leadership du patron de la CGT, Philippe Martinez, qui n’est pas issu de la branche. Les affirmations d’Emmanuel Macron sur le maintien du service public sont entendues sur le terrain. Je ne crois pas au grand soir social dans ces conditions», note l’ancien patron de l’entreprise Loïk Le Floch-Prigent, dont le blog est très suivi.

«Du perdant-perdant»

Le grand soir social. En France, le terme revient souvent. Et il est vrai que ces jours-ci, les fronts de la contestation se sont multipliés. Dans les universités, l’évacuation de la Sorbonne par la police parisienne, jeudi dernier, a renforcé la détermination des opposants à l’introduction de la sélection prévue par la nouvelle loi au nom symbolique: «Orientation et réussite». Hier, tous les examens ont dû être reportés à la fameuse Université de Nanterre, qui donna le signal de la révolte voici cinquante ans, en mai 1968.

Lire l'article lié: «En mai 68, de Gaulle était là depuis dix ans…»

Autre comparaison, entre la résistance des «zadistes» sur le site de Notre-Dame-des-Landes, l’arrivée de manifestants en renfort dans la région de Nantes et la ruée, naguère, vers le causse du Larzac. «Tout le monde joue gros […] Il y a dans l’air du perdant-perdant, dont seule une négociation réelle et non biaisée pourrait permettre de sortir» prédisait, en mars, l’éditorialiste social-démocrate Jacques Julliard dans Marianne. Or, pour l’heure, le blocage et la pression demeurent.

Aux sources du malaise

La comparaison avec Mai 68 énerve Bertrand, employé bordelais d’un atelier de SNCF Réseau qui construit les voies. «Ras-le-bol de tout vouloir ramener au passé. C’est pour l’avenir des cheminots que nous luttons», lâche ce militant cégétiste qui a calculé, grâce au revenu de sa femme institutrice, pouvoir tenir financièrement (les jours d’arrêt de travail sont sans salaire) jusqu’à la fin de la grève en juin. Pourtant, dans sa section CGT, tout le monde pense au «joli mois de mai», même si les mots d’ordre ont changé.

Le sentiment d’abandon a remplacé la solidarité. «Je me souviens de la SNCF après les grandes grèves de 1995, lorsque j’en ai pris la présidence, se souvient Loïk Le Floch-Prigent. Tous les salariés voulaient faire redémarrer «leur» entreprise. Aujourd’hui, ils en parlent comme d’une entité qui ne leur appartient plus. Le sentiment d’appartenance s’est étiolé.» Bertrand opine du chef: «Mai 68, c’était l’espoir. Tout changer pour vivre autrement. Qui peut encore rêver de cela aujourd’hui, dans le secteur du rail?»

Mai 68 irrite aussi dans les hôpitaux et dans l’administration. «Notre colère n’est pas animée par des rêves quelconques, mais par le sentiment de travailler de plus en plus mal. Le malaise français, c’est la détérioration des conditions de travail. Moins de moyens. Des contraintes horaires toujours plus grandes. Les 35 heures hebdomadaires devenues un casse-tête effroyable faute d’embauches», explique une ancienne directrice d’un EHPAD, une maison publique pour personnes âgées.

Une douloureuse transformation

Elle avait 22 ans en 1968. Quelle différence, à un demi-siècle d’écart? Une note de la Fondation Jean Jaurès, proche du parti socialiste, dissèque la matrice des révoltes catégorielles françaises. Sous le titre «1985-2017: quand les classes favorisées font sécession», elle montre le fort recul de la mixité sociale dans la République et la fracture croissante entre France d’en haut et d’en bas.

Avec, en outre, une séparation territoriale de plus en plus forte. En 1985, 18% d’ouvriers et employés vivaient à Paris. Ils ne sont plus que 6%. L’entre-soi des catégories aisées est devenu un repoussoir. Le sociologue Jean Viard se souvient: «Un principe de Mai 68 a été un formidable moteur sociétal: la volonté d’essayer de nouveaux modèles, de réinventer. Emmanuel Macron devrait cultiver cet héritage.» Ascenseur social cherche d’urgence réparateur en chef.

«Le modèle social français n’est pas en train d’être démoli. Il se transforme. Comment justifier une révolte des fonctionnaires dans un pays où la dépense publique est l’une des plus élevées d’Europe?» interroge l’économiste et éditorialiste Nicolas Baverez, auteur de Violences et passions, défendre la liberté à l’âge de l’histoire universelle (Ed. de l'Observatoire). L’impérative et douloureuse transformation française: et si tel était le parallèle le plus pertinent entre mai 1968 et mai 2018?


REPÈRES

Mai 68, le retour

  • Deux expositions proposent, à Paris, de revenir ces jours-ci sur les «événements» de mai. Aux Beaux-Arts, les «Affiches en lutte» montrent les posters brandis voici cinquante ans, assortis de slogans tels que «CRS SS» ou «Il est interdit d'interdire». Aux Archives nationales, l'exposition «68, les archives du pouvoir» est riche en documents inédits, dont la lettre de démission (refusée) du premier ministre Georges Pompidou. 
  • Parmi les figures de Mai 68, seul Alain Krivine (ex-Jeunesses communistes révolutionnaires) soutient aujourd'hui les luttes sociales. Daniel Cohn-Bendit vient de publier un livre sur le foot («Sous les crampons... la plage», Ed. Robert Laffont). L'ancien leader lycéen Romain Goupil est pro-Macron. Alain Geismar et Henri Weber (ex-député européen PS) sont à la retraite. 

BRAS DE FER

Pourquoi la ZAD n’est pas le Larzac

Les occupants «zadistes» de Notre-Dame-des-Landes tiennent tête à l’Etat. Les vétérans du Larzac désapprouvent

José Bové avait 15 ans en mai 1968. Ce n’est que cinq ans plus tard, en 1973, que l’actuel député européen écologiste rejoint les activistes du plateau du Larzac, poursuivi par la police pour avoir refusé de faire son service militaire. Les militants se coalisent alors pour exploiter des terres réquisitionnées par l’armée, dont le projet de camp sera au final abandonné.

Quel rapport avec la «zone à défendre» (ZAD) constituée sur les terrains agricoles rachetés par l’Etat près de Notre-Dame-des-Landes, pour le projet d’aéroport finalement avorté en janvier? Une similitude des combats, qui a conduit l’élu vert à proposer au gouvernement français une «remise à plat». «L’Etat pourrait transférer ses propriétés à une société qui assume toutes les obligations du propriétaire, sauf le droit de vente, qui reste le monopole de l’Etat, expliquait-il récemment au quotidien Ouest-France. La gestion serait prise en charge par cette société. Résidents, agriculteurs, élus feraient partie de cette structure…» L’autogestion, vieille revendication soixante-huitarde…

Violences et nouvel ultimatum

Le problème est que cette tentative a pour l’heure échoué. Et pas seulement à cause de la volonté d’Emmanuel Macron de faire respecter l’autorité de l’Etat sur les 2000 hectares de la ZAD, où plus de 150 personnes – policiers et activistes – ont été blessées depuis le début de l’évacuation, le 9 avril. «Il y a, à Notre-Dame-des-Landes, une volonté de ne pas respecter les termes de la négociation, explique le sociologue Jean Viard. L’Etat, qui défendait le projet d’aéroport, a perdu la partie. Or la démocratie, c’est le respect du perdant. La ZAD est bien plus anarchiste que la cause du Larzac. Les projets d’agriculture alternative, réels, y sont pris en otage.»

José Bové lui-même s’est retrouvé pris au piège. L’eurodéputé avait promis que «les naturalistes respecteraient leur parole et dégageraient les routes d’accès», en particulier la départementale 281, qui traverse la ZAD. Erreur. Les violences ont conduit la préfecture de Loire-Atlantique à fixer un nouvel ultimatum aux zadistes pour le 23 avril. S’ils remplissent d’ici là un formulaire et précisent leur projet d’activités sur la zone à titre individuel, en spécifiant les parcelles concernées, ils pourront rester sur place. Une option que les intéressés contestent, faute de garanties et de temps pour parvenir à un accord collectif. Tandis que d’autres activistes promettent, eux, de converger vers une autre ZAD démantelée, mais prête selon eux à renaître: celle de Bure (Meuse), une commune sélectionnée pour abriter un site d’enfouissement de déchets nucléaires.

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