Série (1/5)

Mai 68, sous les braises de la révolte

Charles de Gaulle régnait à l’Elysée, imperméable aux aspirations de la jeunesse française. L’ordre moral s’effritait. Rien ne fut anticipé. Et pourtant, selon les historiens, ce printemps pyromane était inévitable

A l'occasion des cinquante ans de Mai 68, «Le Temps» consacre une série à l'événement. Lire ici le deuxième épisode: Les «enragés» du Quartier latin vus par la presse libérale romande


Une phrase-guillotine, pour exécuter l’ordre moral qui insupporte les enfants de l’après-guerre. «J’ai lu votre livre blanc sur la jeunesse. En 300 pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes…» lâche, le 8 janvier 1968, l’étudiant en sociologie Daniel Cohn-Bendit au ministre gaulliste François Missoffe.

Les «bourgeons» du joli mois de mai n’ont pas encore éclos. Mais la volonté d’en découdre des «quarante-huitards», cette génération de baby-boomers née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne fait rétrospectivement aucun doute. «Sûrement parce qu’elle a senti passer très près la catastrophe, l’après-guerre avait déroulé devant eux une époque dominée par la croissance et le volontarisme du développement, explique l’historien Pascal Ory, né en 1948, dans L’entre-deux mai (Alma). Des convictions partagées aussi bien par John Kennedy que par Charles de Gaulle, par le Comandante Che Guevara ou par les ouvriers portugais ou maghrébins parqués dans le bidonville de Nanterre pour construire les tours de la Défense.» Les mots «progrès» et «modernisation» règnent alors en maîtres. Aux côtés d’un autre vocable redevenu à la mode via la Chine de Mao, le soulèvement cubain et la décolonisation sanglante en Algérie et au Vietnam: «Révolution…»

Révolte ou révolution?

La commémoration des événements de mai 1968 devient, au tournant de chaque décennie, toujours plus critique et nuancée. Elément clé de cette plongée dans l’histoire de France contemporaine, la mise à disposition de nouvelles archives est toujours l’occasion de revisiter telle ou telle date et de reconstruire les faits. 68, les archives du pouvoir (L’iconoclaste) est, ces jours-ci, l’ouvrage le plus complet pour tenter d’y voir clair sur ce qui se passa réellement dans les rues de Paris, entre ces quatre lieux stratégiques que furent l’Université de Nanterre, le Quartier latin, la préfecture de police et le tandem Matignon-Elysée. Alors, révolte ou révolution? Lame de fond ou «chienlit», comme s’exclama le général de Gaulle le 19 mai, en Conseil des ministres, de retour d’un voyage officiel en Roumanie maintenu malgré l’occupation de la Sorbonne?

Côté pouvoir: «Ce que donnent à voir les archives est la continuité – la solidité – de l’Etat, explique l’historienne Michelle Perrot. Alors que le pays est à l’arrêt, l’Etat continue de fonctionner.» Côté contestation étudiante, puis sociale: «Cette génération, et particulièrement les étudiants des facultés de lettres où se concentrent le plus vivement les contradictions sociales, est prédisposée à ne plus ressentir la nécessité d’un ordre symbolique auquel elle n’adhère plus», tranche de façon elliptique Boris Gobille, auteur de Mai 68 (La Découverte/Repères).

Ces jeunes gens pensaient que l’époque était conformiste, amidonnée, pudibonde, barbante.

Patrick Rambaud, écrivain

Même constat, en langage plus fleuri, chez l’écrivain Denis Tillinac, qui vécut ces semaines tumultueuses entre Bordeaux et Paris, comme il le raconte dans Mai 68, l’arnaque du siècle (Albin Michel): «Il fallait que ça pète raconte-t-il au Temps. Pourquoi? Seuls les intégristes maoïstes et trotskistes avaient leur réponse, triste à mourir. Eux préparaient dans le secret de leurs groupuscules une soi-disant prise de pouvoir d’un prolétariat dont ils n’étaient bien sûr pas issus. Pour tous les autres, le besoin de «grand soir» était sexuel, moral, culturel. Cette rébellion ne rimait à rien. Mais le besoin de se rebeller était irrépressible.»

L’incendie de mai n’était pas programmé. Personne ne l’avait anticipé. Les témoignages de l’époque, les acteurs eux-mêmes, comme Daniel Cohn-Bendit, et les chercheurs affairés à faire parler les documents exhumés des tiroirs de la police ou des ministères… tous se rejoignent. Le romancier Patrick Rambaud est celui qui le dit le mieux dans Les aventures de mai (Grasset): «Ces jeunes gens pensaient que l’époque était conformiste, amidonnée, pudibonde, barbante. L’ordre moral réglait les vies privées. Le ministre de l’Information s’imposait à la télévision d’Etat en noir et blanc pour présenter une nouvelle speakerine: malheur à celle qui osait découvrir un genou.»

Résultat? Allumée en 1967 lors des premières colères étudiantes à la cité universitaire, la mèche se consume face à l’indifférence gaulliste. Le «Jupiter» de l’époque, en uniforme et képi étoilé, a cru tirer un trait sur le conflit au Vietnam en déclarant, en 1966 à Phnom Penh, au Cambodge, que «la guerre engagée par les Etats-Unis est sans issue». Erreur. La soif d’indépendance des Vietnamiens est un virus ravageur bien au-delà des rizières et des eaux boueuses du Mékong. Vietnam rime avec colère. Edouard Balladur, alors conseiller du premier ministre, Georges Pompidou, constate les dégâts dans son Arbre de mai (Plon): «Incohérente, excessive ou maladroite, cette protestation nous a tous émus. Durant ces quelques jours où les masques sont tombés, les hommes se considéraient avec stupéfaction, se demandant si le visage qu’ils découvraient était vraiment le leur.»

Légalisation de la pilule

L’historien Pascal Ory n’est pas de ceux qui jugent Mai 68 à l’aune des convulsions mondiales. Certes, la planète est en éruption. Le mouvement pour les droits civiques déchire une Amérique clouée devant ses écrans par l’offensive du Têt des 30 et 31 janvier 1968 dans ce Nam apocalyptique. La propagande frénétique de la Chine de Mao mine, avec son Petit livre rouge, les arrière-salles des universités. Mais cette poussée de fièvre printanière reste selon lui très hexagonale. En décembre 1967, la légalisation de la pilule (par le ministre gaulliste Lucien Neuwirth) a affolé les libidos. De Gaulle est au pouvoir depuis dix ans. Le ministre de l’Education est l’austère normalien Alain Peyrefitte, diplômé de la première promotion de l’ENA «France combattante». Un couvercle posé sur cette cocotte-minute révolutionnaire qu’est le pays de Robespierre, Hugo, Guesde et Jaurès: «Le projet politique des avant-gardes de 68 se situe dans la grande tradition de la gauche radicale, explique Pascal Ory. Cette radicalité associe l’utopie et la guerre: il y a un mal et un bien, le mal doit être attaqué à la racine, ce qui suppose qu’on refuse le compromis, assimilé à la compromission.»

Le mouvement, instinctivement, voulait s’adresser à la classe ouvrière dans ses profondeurs, mimant la geste des révolutions françaises.

Henri Weber, un des anciens leaders de la contestation étudiante

Ce printemps sera en effet très français. Désordonné. Jusqu’au boutiste. Ambigu. Nonchalant. Débridé. Symbolique. L’ancien député européen socialiste Henri Weber fut un des leaders de la contestation étudiante. Il a d’ailleurs, depuis, été souvent cité comme l’un de ces meneurs bien vite reconvertis en apparatchiks, côté PS mitterrandien. Il s’en souvient pour Le Monde: «Le mouvement, instinctivement, voulait s’adresser à la classe ouvrière dans ses profondeurs, mimant la geste des révolutions françaises. Il fallait réactiver le mythe en se donnant en spectacle. Mai 68, c’est la représentation de 1789 évidemment, du printemps des peuples de 1848, de la Commune de Paris de 1871, du Front populaire de juin 1936 […] Nos barricades n’avaient pas de fonction militaire. Elles étaient un langage. Et d’ailleurs, nous avons été reçus cinq sur cinq. Après quinze jours d’épreuve de force, la masse des salariés s’y est mise…» Bilan des accords de Grenelle, signés entre le gouvernement Pompidou et la CGT communiste finalement entrée à reculons dans le mouvement: 35% de plus pour le salaire minimum, création des sections syndicales d’entreprise…

Printemps social, printemps grivois: «L’époque des événements est celle du «quart d’heure américain» Dans les boums, les filles n’avaient que quinze minutes pour inviter les garçons à danser», sourit l’historienne Marie-Jo Bonnet, devant la fameuse photo montrant, le 13 mai, une superbe jeune femme brandissant un drapeau, le bras tendu. Quart d’heure sensuel aussi, dicté par le «Jouissez sans entraves» ou le «Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution…» Mais quart d’heure vite refermé sur les aspirations féministes naissantes: «Dès que les militants trotskistes et maoïstes ont pris le contrôle dans les amphis, le pouvoir masculin a repris le dessus. Pour eux, nous étions au mieux des petites mains de la révolution», se souvient en cette fin avril 2018, sur les marches de l’Université de Tolbiac récemment occupée, puis évacuée, une enseignante septuagénaire.

Pièce de théâtre humaine et politique

Car l’incendie de mai fut une formidable pièce de théâtre humaine et politique. Du grand spectacle, sur fond de slogans et d’affiches que l’on expose désormais rituellement, à chaque anniversaire, comme ces jours-ci aux Beaux-arts de Paris. Fidèle à sa réputation d’anar de droite, l’écrivain Denis Tillinac extirpe un demi-siècle plus tard une seule figure révolutionnaire de sa charge vigoureuse contre «ses tristes sires révolutionnaires qui se voyaient déjà faire carrière sur le dos d’ouvriers qu’ils n’avaient jamais croisés»: Dany le Rouge, alias Daniel Cohn-Bendit.

Et il n’est pas le seul. Chaque récit historique dit le chassé-croisé respectueux entre le meneur étudiant turbulent, ironique et moqueur immortalisé par le photographe Gilles Caron face à un CRS, et le doyen de l’Université de Nanterre, le germaniste Pierre Grappin. Mai 68 fut enfin une déferlante de violence dont les années ont estompé les heures les plus sanglantes. On l’oublie, mais le prédécesseur du préfet de police Maurice Grimaud, nommé en 1967, n’était autre que Maurice Papon, condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité dans la déportation des juifs durant la guerre. Son remplacement fut une bénédiction pour les contestataires.

Mai 68 s’acheva de façon assez lugubre. Les jeux qui durent trop longtemps finissent toujours tristement, dans la dérision et la mélancolie du petit jour.

Edouard Balladur, ancien premier ministre

Génération 68? «Ce concept laisse de côté les «inorganisés», ceux qui n’appartenaient pas à une organisation d’extrême gauche, mais aussi l’ensemble des militants restés fidèles à leurs idéaux», conclut Boris Gobille. Edouard Balladur, alors pilier du pouvoir aux côtés de Pompidou (dont la démission sera d’abord refusée par le général de Gaulle), est lui plus amer: «Mai 68 s’acheva de façon assez lugubre. Les jeux qui durent trop longtemps finissent toujours tristement, dans la dérision et la mélancolie du petit jour.»

Jusqu’à ce que, treize ans plus, un autre mois de mai, en 1981, hérite à sa manière de ce printemps de folie avec l’accession à l’Elysée de François Mitterrand et d’un Parti socialiste devenu l’usine à recycler de nombreux soixante-huitards. Avec toutes les équivoques que l’on sait, vu l'exercice du pouvoir, les privilèges, et le goût du profit durant ces années-là: «La question ne se pose pas de savoir si le rattachement des deux Mai est réel ou mythique, sincère ou joué, partiel ou total, tranche l’historien Pascal Ory. Il opère, cela suffit.»


En dates

22 mars 1968 Emmenés par Daniel Cohn-Bendit, une centaine d’étudiants occupent les locaux de l’Université de Nanterre.

3 mai 1968 Evacuation de la Sorbonne par la police. Premières échauffourées sur le Boulevard Saint-Michel

6 mai 1968 Huit étudiants, dont Cohn-Bendit, comparaissent devant le Conseil de discipline universitaire. Manifestations multiples et heurts violents.

13 mai 1968 La Sorbonne est occupée. Puis les Beaux-arts et le Théâtre de l’Odéon

17 mai 1968 Début des grèves malgré l’ambivalence de la CGT. 

19 mai 1968 De Gaulle revient de Roumanie: «La réforme oui, la chienlit non.»

21 mai 1968 La France compte dix millions de grévistes. Arrêté d’expulsion contre «l'anarchiste allemand» Daniel Cohn-Bendit.

27 mai 1968 Accords de Grenelle. Le salaire minimum est augmenté de 35%. Tous les salaires sont augmentés de 10%.

29 mai 1968 Visite surprise du général de Gaulle à Baden-Baden, QG des forces françaises en Allemagne.

30 mai 1968 Un million de manifestants gaullistes sur les Champs-Elysées.

23 et 30 juin 1968 Elections législatives. Raz de marée gaulliste. 

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