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Le 16 juin 1968, les échauffourées se poursuivent sur le boulevard Saint-Michel, à Paris, suite à l'évacuation de la Sorbonne par les forces de l'ordre.
© AFP

Série 5/5

Mai 68: Fausse révolution, fausse libération

Et si les événements de mai 1968 constituaient, comme l’écrit Denis Tillinac, «l’arnaque du siècle»? Derrière le trotskisme, le maoïsme et l’éloge des sens, un carriérisme à tous crins et une révolte d’enfants gâtés? Cinquante ans après, la parole est à l’accusation


Tout commence sous la couette. Ou plutôt sous les draps. Mai 1968, c’est acquis, fut «le» moment où la révolution sexuelle française s’invita dans l’austère bureau élyséen du général de Gaulle.

Lire aussi la revue de presse:  Les machos de mai 1968 n’ont pas changé grand-chose dans la vie des femmes

Dix ans plus tôt, le chef de la France libre avait été remis en selle par les parachutistes, sur fond de décolonisation et de mauvais vents putschistes. Place en ce premier printemps de la contraception légale – la pilule avait été légalisée en décembre 1967 – au «Jouissez sans entraves», mâtiné de slogans révolutionnaires: «C’est par un mélange d’exotisme et de snobisme que Muriel me prête son corps. Ça l’encanaille. Aucune fille de Sciences Po ne consentirait à se laisser draguer par un mec affilié nulle part, accoutré comme un romano, fauché le trois de chaque mois et qui roule en Solex», rigole rétrospectivement Denis Tillinac dans Mai 68, l’arnaque du siècle. Avant d’instruire le procès des «événements»: «Pourquoi une génération – la mienne – qui avait tant d’atouts s’est-elle embourbée dans une idéologie mortifère? Comment ses acteurs et leurs suiveurs se sont-ils abusés à ce point?»

L’exemple de Balladur

Les questions de Denis Tillinac, écrivain corrézien réputé «anar de droite» et grognard intellectuel du gaullisme à la mode Chirac, trahissent bien plus qu’une amertume. Elles sont aujourd’hui le lot de nombreux historiens et témoins de l’époque, convaincus que Mai 68 fut une parodie de révolution qui a injustement fait dérailler la France des Trente Glorieuses. Exemple moins caricatural qu’il n’y paraît: Edouard Balladur. L’ancien premier ministre (1993-1995) conseille alors Georges Pompidou, chef du gouvernement.

Les gauchos de 68 étaient programmés pour devenir des bobos

Denis Tillinac, écrivain

L’homme perçoit le malaise qui s’est emparé de cette France qui «s’ennuie»: «Le régime créé par de Gaulle s’essoufflait, raconte-t-il un demi-siècle plus tard. Au début, les Français avaient été soulagés d’être débarrassés de l’Algérie, à quelque prix que ce fût. Rassasiés de drames et de cas de conscience, ils aspiraient au calme […]. Mais la monotonie d’un pouvoir trop stable avait répandu sur la vie publique une opacité qui effaçait les contours. Or le théâtre politique a besoin de netteté…» Avant de juger avec sévérité le résultat, malgré sa tendresse pour «cette explosion lyrique et individualiste, […] ce besoin pathétique de parler de soi et de parler aux autres»: «On ne pouvait se leurrer. Il devient vite évident qu’il ne s’agissait pas d’une révolution. Personne n’y croyait. Personne ne la souhaitait.»

Les gauchos qui deviendraient bobos

Théâtre: le mot est lâché. «Mai 68 n’est pas du tout un apogée de l’esprit critique. C’est l’exact contraire, tranche, attablé à une terrasse du quartier Montparnasse, Denis Tillinac. Plus la révolte s’est propagée au Quartier latin, plus ses acteurs ont perdu tout sens critique. J’étais à l’époque étudiant à Bordeaux. On savait tous que, pour beaucoup de manifestants, cela finirait en août à Saint-Tropez, dans la résidence de papa-maman. Les gauchos de 68 étaient programmés pour devenir des bobos. Ils regardaient leurs nombrils. Leur ciel n’avait pas d’étoiles.»

L’arnaque de mai, pour ceux qui défendent cette thèse, est à la fois intellectuelle et politique. Problème: même ceux qui firent la révolution leur donnent rétrospectivement un peu raison: «J’étais naïf. J’avais 17 ans. Je voulais sincèrement changer le monde et la société. Mais il y avait aussi en face de moi les habitués, les experts, les manipulateurs des codes et des postures, reconnaît l’historien Benjamin Stora dans Libération. Pour être clair, l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mon mouvement, était à la fois dans l’engagement révolutionnaire radical et lié au syndicat Force ouvrière. Je n’ai découvert qu’après que des passerelles pouvaient exister.» Jusqu’à nourrir, chez Stora, une blessure de lucidité: «On parle souvent de l’esprit ludique, festif, presque hippie de cette époque mais on oublie que des dizaines de milliers de jeunes sont entrés et sortis de Mai 68 avec un esprit extrêmement dogmatique…»

«Une formidable fabrique d’illusions»

Les coulisses du «théâtre» ne ressemblaient donc guère aux happenings nocturnes de l’Odéon occupé? Jean-Louis Debré, ancien président du Conseil constitutionnel, est le fils de Michel, compagnon du général, premier ministre de 1959 à 1962, puis ministre de l’Economie tenu à distance par Pompidou lors des «événements». Il y était et se souvient pour Le Temps: «L’agitation du Quartier latin a été une formidable fabrique d’illusions, sous couvert d’une réelle créativité artistique. A aucun moment, dans les faits, les groupes d’opposition à de Gaulle ne sont parvenus à se rassembler. Le Grand Soir n’a jamais existé qu’en paroles et en affiches. L’union des gauches n’a jamais prévalu. Mai 68 n’est pas une arnaque. C’est une révolution introuvable, dont l’importance doit tout à la radio. Sans Europe 1, sans RTL, Cohn-Bendit (photo ci-dessous), Geismar, Sauvageot, ses figures médiatiques, seraient restés des inconnus.»

Bien vu: les deux stations radio inaugurent alors les retransmissions en direct. Les micros de leurs reporters recrachent les «CRS-SS», le bruit des pavés qui pleuvent sur les vieux fourgons Citroën noir et blanc de la police. L’épuration journalistique au sein de l’ORTF discrédite les chaînes publiques. Le spectacle de la révolution parisienne déferle sur les ondes. Et tous les acteurs de mai surjouent leur partition. Daniel Cohn-Bendit, «l’anarchiste allemand» expulsé, devient – et restera – une vedette médiatique.

Jacques Chirac, jeune conseiller de Pompidou lors des Accords de Grenelle, prétend dans Paris Match avoir rencontré clandestinement le numéro deux de la CGT, Henri Krasucki, dans une chambre de bonne. En réalité, les deux hommes se sont vus confortablement chez un avocat communiste, comme le révélait ces jours-ci Le Monde: «Il est facile aujourd’hui de prétendre dégonfler la baudruche 68, s’énerve un dirigeant du Parti socialiste, historien reconnu des idées. Mais quel séisme politique n’a pas eu sa part de posture et d’imposture? La part d’ombre de Mai 68 est celle de tous les grands bouleversements politiques français.»

Une bataille, pourtant, est plus amère que les autres. Parce que plus personnelle. Elle oppose, cinquante après, les théoriciens d’un Mai 68 prometteur, mais confisqué par les ego, les carriéristes et les idéologies à ceux qui veulent y voir avant tout une lame de fond hédoniste, sociale et psychologique, moteur d’une certaine modernisation française. Un des porte-parole véhéments de la première thèse n’est autre que… Nicolas Sarkozy.

Le tir d’artillerie de «Sarko»

Retour en avril 2007, en pleine campagne présidentielle. La célébration des 40 ans de Mai se prépare. Le candidat de la droite, grand favori du scrutin qu’il remportera largement face à Ségolène Royal, tire à l’artillerie lourde: «Dans cette élection, s’exclame-t-il en meeting à Bercy le 30 avril, il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes.»

Sa cible? «Cette gauche héritière de Mai, tous ces politiciens qui donnent aux autres des leçons qu’ils ne s’appliquent jamais à eux-mêmes, le relativisme intellectuel et moral qui en a découlé.» L’agenda «Sarko 2007» est celui de la réaction. Son inspirateur est Patrick Buisson, jeune activiste du mouvement d’extrême droite Occident en mai 1968, alors habitué à jouer des poings contre les «rouges». Sarko le jouisseur, amateur de luxe et ex-maire de Neuilly-sur-Seine, en rajoute sur sa proximité avec la France ultra-conservatrice d’un Philippe de Villiers, l’ancien ministre vendéen créateur du spectacle du Puy du Fou, pour qui «Mai 68 est la pire des impostures».

«Une révolte inutile, mais importante»

De Villiers avait 19 ans lors du printemps qui fit vaciller le Quartier latin. Il n’a pas changé d’avis depuis: «C’est le moment fatidique où se rencontrent libéraux et libertaires, explique-t-il au Temps, avec une grimace de dégoût. Mai 68 est le creuset du consumérisme mondialisé dissimulé sous des oripeaux révolutionnaires.» Le gaulliste Jean-Louis Debré nuance: «Cette révolte a été inutile, mais importante. On ne peut pas réduire Mai 68 aux itinéraires discutables de quelques-uns…»

Mai 68 a été une illusion pour l'opposition de gauche, une révolution introuvable

Jean-Louis Debré, Ancien ministre

Qui a volé Mai 68? Qui en a profité? C’est la question qui fâche le plus. Avec, dans le collimateur, ces «soixante-huitards» qui, entrés en politique après les barricades de mai, s’épanouirent notamment – politiquement, professionnellement et financièrement – durant les deux septennats de François Mitterrand (1981-1995). Ironie: le premier à les fustiger fut le journaliste gauchiste et homosexuel Guy Hocquenghem, mort du sida en 1988, dans son pamphlet Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (Albin Michel).

Le débat public «gangrené»

La droite, depuis lors, a poursuivi la traque, et Denis Tillinac n’est pas le dernier à chasser sur ce terrain: «Les activistes de Mai 68 étaient des enfants gâtés qui sont devenus des lâches, assène-t-il. Ils ont dévalorisé le métier d’enseignant. Ils ont méprisé les classes populaires pour se ruer dans les beaux arrondissements de Paris ou dans le Lubéron. Leur théorie de l’ouverture complète aux pulsions était bonne pour les gogos. Eux ont très vite envoyé leurs enfants dans les écoles privées.» Suit l’implacable sentence: «Pire: ils ont contaminé la littérature avec les sciences humaines et gangrené depuis cinquante ans le débat public par leur esprit de chapelle révolutionnaire.»

Difficile d’échapper à l’exécution capitale de Mai 68. La France intellectuelle et politique a l’exagération fertile. Vincent Lanata, ancien pilote de chasse et chef d’état-major de l’armée de l’air française, reconverti en historien remet-il les pendules à l’heure? Il analyse, dans son dernier livre, tous les mois de mai sismiques. Mai 45, mois de la Libération. Mai 54 et la défaite de Dien Bien Phu, mois de honte. Mai 58, mois des retrouvailles gaullistes. Sa vérité? «Mai 68, c’est d’abord un système éducatif qui explose sous le poids des babyboomers, énonce-t-il devant nous, face à l’Odéon. Nanterre était un cul-de-sac universitaire. Le processus de sélection rejetait des dizaines de milliers d’étudiants à la fin de la première année de fac. L’aveuglement du pouvoir a nourri la tragicomédie révolutionnaire.»


Bibliographie

«Mai 68, l’arnaque du siècle», par Denis Tillinac (Albin Michel).

«De Gaulle et la République», par Philippe Ratte (Odile Jacob).

«Les jours de mai qui ont fait l’histoire de France», par Vincent Lanata (Odile Jacob).

«L’arbre de mai, chronique alternée», par Edouard Balladur (Plon).

«68, les archives du pouvoir» (L’Iconoclaste).

«Les aventures de mai», par Patrick Rambaud (Grasset).

«Les 99 jours de Cohn-Bendit», par Vincent Quivy (L’Archipel).

«La France d’hier, récit d’un monde adolescent», par Jean-Pierre Le Goff (Stock).

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