Révolte

«En mai 68, de Gaulle était là depuis dix ans…»

Pour le sociologue Jean Viard, le ras-le-bol exprimé aujourd’hui est avant tout le fait de quelques catégories

Le titre de son dernier livre est, en soi, une réponse aux interrogations sur l’actuel «printemps social» français. Dans Une société si vivante (Ed. de l’Aube), le sociologue Jean Viard affirme son optimisme. La répétition de Mai 68 tient selon lui du mirage.

Le Temps: En 68, Pierre Viansson-Ponté écrivait, dans Le Monde, «La France s’ennuie». En 2018, la France ne s’ennuie pas?

Jean Viard: Je vois une énorme différence avec Mai 68: nous sommes aujourd’hui au début d’un cycle politique en France, alors que de Gaulle était en fin de mandat, et que le gaullisme était au pouvoir depuis une décennie lorsque les événements ont éclaté. La société française d’aujourd’hui est encore déprimée, c’est vrai. Beaucoup de gens se sentent déclassés, et la promesse de sursaut national associée à l’élection d’Emmanuel Macron ne s’est pas encore traduite dans les faits.

N’empêche: regardons les indicateurs. La plupart sont positifs et vont dans le bon sens. L’économie va mieux. La qualité de vie s’améliore dans beaucoup de métropoles. Un profond renouvellement politique a eu lieu. En ce printemps 2018, les Français voient en noir une réalité qui ne l’est pas.

La réalité, c’est aussi les grèves, la résistance à Notre-Dame-des-Landes, le malaise dans les hôpitaux…

Posons d’abord les faits. Emmanuel Macron est légitime. Que ses opposants le veuillent ou non, il a été élu. Et son programme énumérait les réformes qu’il met aujourd’hui en œuvre. C’est le paradigme de base. En 1968, de Gaulle était déphasé par rapport à la jeunesse française. Ce n’est pas le cas avec l’actuel chef de l’Etat.

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Est-ce que les mouvements sociaux que vous évoquez peuvent dégénérer? Oui, bien sûr. Mais pas en raison d’une quelconque «convergence». Les colères peuvent coaguler en cas de bavure policière ou d’un embrasement ponctuel dans une université. Un accident peut arriver. Mais nous ne faisons pas face, en France, à un séisme social.

Vous ne croyez pas non plus au retour de la lutte des classes sans cesse évoquée par Jean-Luc Mélenchon?

Il y a des luttes en France, évidemment. Il y a des conflits. Il y a des riches et des pauvres. Mais je ne crois plus à ce schéma de lutte des classes qui vit en 1968 les ouvriers et les étudiants ébranler ensemble le système. Pourquoi? Parce que la société française a changé. Le lien privé, la famille, l’emporte, écrase désormais le lien social.

C’est d’ailleurs toute la difficulté pour Emmanuel Macron. Comment peut-il répondre à ce besoin d’horizontalité dans la société, lui qui exerce un pouvoir si vertical? Ma réponse est qu’il doit absolument réparer le lien avec les territoires. C’est ainsi qu’il pourra réconcilier les Français.


À lire: 

  • Jean Viard, Une société si vivante, Editions de l’Aube.
  • Le hors-série du Monde sur Mai 68, «Les jours qui ébranlèrent la France».
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