La paix, mais à quel prix? Et au détriment de qui? Ceux qui, alors qu'une dynamique de règlement du conflit algérien est enclenchée, posent ces questions appartiennent au camp «démocrate» et «laïc». Où l'on trouve les francophones des grandes villes, la majeure partie de la presse dite indépendante, également francophone, et une formation politique en particulier, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Sadi. Qualifié d'éradicateur par les «dialoguistes» favorables à une réconciliation nationale avec les islamistes, ce camp-là n'admet pas que le pouvoir, incarné par le président de la République Abdelaziz Bouteflika, fasse la paix avec les «égorgeurs». Les «égorgeurs» sont les groupes armés se réclamant de l'islam, les GIA, aujourd'hui passablement déstructurés mais qui continuent de sévir de façon sporadique.

Dans ses déclarations faites au Forum économique de Crans-Montana, le 26 juin, Abdelaziz Bouteflika a certes exclu d'amnistier les auteurs de crimes de sang, mais il fallait comprendre que cette exclusion s'adresse aux criminels non jugés et non condamnés, ce qui n'écarte pas l'éventualité d'une grâce présidentielle ultérieure, conformément à la Constitution algérienne.

«Concorde civile»

Ce qui gêne ce journaliste du quotidien Liberté, organe non dialoguiste, c'est «l'impression que les islamistes n'ont pas cédé quoi que ce soit de leur idéologie» dans les négociations avec le pouvoir en vue de leur réhabilitation. Il fait allusion à l'Armée islamique du salut (AIS), bras armé du Front islamique du salut (FIS), dissous au début de 1992. L'AIS a proclamé une trêve unilatérale en septembre 1997. Depuis, elle demande son intégration dans les rouages de l'armée et de la vie civile. «Or, note le journaliste, l'AIS n'est plus un acteur qui compte. Elle ne met plus en péril la sécurité, à l'inverse du GIA. Pourquoi le pouvoir s'ingénie-t-il à faire comme si l'AIS était encore en position de force? Il cherche, en fait, à réhabiliter le FIS, sous cette appellation ou sous une autre. C'est ce à quoi il œuvre lorsqu'il affirme qu'il y a de la place pour tout le monde en Algérie.»

Les «démocrates» craignent que la main tendue par le président Bouteflika aux islamistes ne leur rende de la vigueur. «Ils sont anesthésiés, pourquoi les réveiller?» demande encore le journaliste de Liberté.

Le fait islamiste est peut-être dormant, il n'est pas mort pour autant. Il n'a pas cessé d'irriguer une population sans doute plus nombreuse que celle des laïcs. Abdelaziz Bouteflika sait que sa politique de «concorde civile» a des chances d'aboutir. «Il n'a accepté de se porter candidat à l'élection présidentielle qu'à la condition d'être le héros de l'histoire», dit de lui le chercheur français Luis Martinez, auteur de La guerre civile en Algérie, livre dans lequel il avançait, comme hypothèse de sortie de crise, la réunion des protagonistes du conflit, l'armée et les groupes armés islamistes.

Abdelaziz Bouteflika n'a pas gagné d'avance. Il devra compter avec la réaction des milices villageoises, armées par le pouvoir quand celui-ci semblait ne plus pouvoir faire face seul aux assauts des groupes armés. Mais la démarche du président algérien a l'appui d'une partie de l'armée, de son chef d'état-major et de la sécurité militaire, ce qui n'est pas rien. Au total, «c'est sans grands risques qu'il peut gracier 5000 ou 10 000 islamistes, estime Luis Martinez. Sa politique de réconciliation nationale obtiendra la bénédiction de la communauté internationale. Sur un plan interne, il ne reproduit pas l'erreur qui a été fatale à Mohammed Boudiaf (président du Haut-Comité d'Etat, assassiné en 1992 par un élément de sa garde rapproché, n.d.l.r.). Le président Boudiaf souhaitait non seulement la réconciliation nationale, mais il avait décidé aussi d'affronter la corruption économique. On ne l'a pas laissé faire. Tandis que le président Bouteflika, plus raisonnable, s'attaque à la seule question sécuritaire.»

Luis Martinez n'exclut pas que le camp laïc se retrouve marri dans l'affaire. Le danger existe d'une association entre les militaires et les groupes armés. «Au nom de la sécurité, on interdira les progrès démocratiques», pose le chercheur. Le journaliste de Liberté: «Si vraiment j'avais la certitude que les démocrates ne sont pas la majorité, j'aurais quitté depuis longtemps le pays.»