Un revirement qui ne calme pas les esprits. Le président Mohamed Morsi a demandé la libération du rédacteur en chef du quotidien Al-Dostour, Islam Afifi, placé en détention préventive, juste après son audience du 23 août. Celui-ci est accusé de «publication d’informations mensongères» ayant porté atteinte au chef de l’Etat. Il doit être jugé le 16 septembre, une première depuis la chute de Hosni Moubarak.

«Nous assistons à une véritable escalade dans les pressions exercées par les Frères musulmans contre la liberté d’expression en Egypte», s’inquiète Sherif Etman, porte-parole de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme (EOHR). D’ailleurs, il n’hésite pas à faire le parallèle avec les années de domination de l’ex-raïs: «Certaines techniques utilisées par les Frères pour réprimer les médias sont très proches de celles mises en place par Moubarak.»

Depuis quelques semaines, le gouvernement et les Frères musulmans interviennent avec force dans les médias du pays. Cible de choix: la presse publique. Depuis son arrivée au pouvoir fin juin, Mohamed Morsi a fait le ménage dans la presse gouvernementale. Début août, le nouvel élu a nommé à la tête du Ministère de l’information Salah Abdel Maqsoud. Le journaliste, proche de la Confrérie, n’a pas tardé à déférer devant une commission disciplinaire plusieurs présentatrices qui n’avaient pas ménagé leurs critiques envers le gouvernement. Et ses déclarations en réaction à l’arrestation d’Islam Afifi n’ont pas calmé les craintes: «Il y a une nette différence entre, d’une part, la liberté d’expression et, d’autre part, la diffamation, la calomnie et l’incitation au meurtre.»

«Loyauté au gouvernement»

Peu avant, la Chambre haute du parlement, dominée par les Frères musulmans, a nommé une vague de nouveaux rédacteurs en chef à la tête de 45 titres de presse d’Etat. Les anciens étaient farouchement hostiles à la confrérie, autrefois interdite. En réaction, plusieurs journalistes ont démissionné pour protester contre ce qu’ils décrivent comme un passage en force des Frères pour placer leurs candidats. Selon eux, la plupart des éditeurs ont été choisis pour leur prédisposition à servir le nouveau gouvernement, plutôt que pour leur calibre professionnel.

Quelques heures à peine après sa prise de fonction, le nouveau rédacteur en chef du journal gouvernemental phare Al-Ahram a annulé une page qui décortiquait comment le nouveau président tenait ses promesses électorales durant les cent premiers jours de son mandat. Aucune raison n’a été donnée. «Si vous comparez le dernier numéro d’un journal produit par son ancien directeur, avec celui que vient de sortir le nouveau rédacteur en chef, on voit clairement que ce dernier veut prouver sa loyauté au gouvernement», dénonce Abir Saadi, vice-présidente du syndicat des journalistes. Dans le quotidien étatique Al-Akhbar, le nouvel éditeur en chef, Mohamed Hassan el-Banna, a sommairement coupé une page opinion connue pour ses critiques des Frères musulmans.

Les médias privés n’échappent pas à la campagne de contrôle du gouvernement. Au contraire, les relations entre la presse privée et les Frères musulmans sont teintées de méfiance et d’hostilité (lire encadré).

Les Frères musulmans ont à plusieurs reprises nié toute intention de censurer. Selon eux, la liberté d’expression a des limites, surtout lorsque des journalistes «irresponsables diffament le président, appellent à la violence ou remuent les tensions sectaires. Pour la confrérie, la majorité des cas juridiques sont initiés par des citoyens qui sont «mécontents des insultes ignobles» que certains médias diffusent.

De leur côté, les partisans de la liberté d’expression accusent les Frères d’encourager tacitement leurs membres à intenter des procès, harceler et intimider leurs détracteurs. Le mois passé, le porte-parole de Mohamed Morsi a déclaré que le président a intenté des poursuites judiciaires contre deux agences de presse accusées de l’attaquer en publiant de «fausses nouvelles». Quant aux Frères musulmans, ils ont aussi déposé leurs propres actions en justice contre plusieurs médias.