«Les sanctions, ça suffit.» Tel est en substance le message de Hans von Sponeck qui a démissionné lundi de son poste de coordinateur humanitaire des Nations unies en Irak. «Les sanctions, une véritable tragédie humaine», a renchéri mardi Jutta Burghardt, la représentante du Programme alimentaire mondial (PAM) à Bagdad, en claquant elle aussi la porte. Les deux démissionnaires soutiennent qu'une décennie d'embargo a plongé le pays dans la misère et que le programme de l'ONU «Pétrole contre nourriture» est loin de pouvoir satisfaire les besoins les plus vitaux des Irakiens.

Les deux démissions constituent une véritable fronde aux Conseil de sécurité de l'ONU. Ses membres ont voté en décembre la résolution 1284 prévoyant la levée de l'embargo commercial par périodes de 120 jours seulement si Bagdad coopère avec la nouvelle commission chargée du désarmement. Celle-ci vient de remplacer la précédente dont le président australien, Richard Butler, a été accusé d'avoir espionné pour le compte des Etats-Unis. Bagdad a refusé jusqu'à présent de coopérer avec les nouveaux inspecteurs.

Résolution «inapplicable»

L'Allemand Hans von Sponeck, fonctionnaire onusien depuis trente-six ans, a expliqué son départ parce qu'il avait perdu l'espoir d'une amélioration des conditions de vie de la population. «Ma démission est liée à ma conviction que la résolution 1284 est en grande partie inapplicable», a-t-il affirmé à une télévision qatariote. C'est en 1998 qu'il avait succédé à l'Irlandais Denis Halliday qui avait lui aussi démissionné dans les mêmes conditions. Quant à Jutta Burghardt, en poste depuis une année, après avoir qualifié l'embargo de tragédie humaine, elle a déclaré que «toute personne qui voit les impacts sur la population ne peut que constater que von Sponeck a raison».

A entendre Beat Schweizer, chef de la délégation du CICR à Bagdad, la résolution 1284 offre quelques concessions au gouvernement irakien. «Mais, en réalité, sa mise en œuvre prendra beaucoup trop de temps alors qu'on affronte une situation d'urgence», explique-t-il. Selon lui, ce n'est pas tant l'achat de vivres ou de médicaments qui pose problème mais celui d'équipements et de pièces de rechange pour l'entretien des infrastructures. «Par exemple, la population rurale n'a pas accès à de l'eau potable, les installations étant en panne. Ce n'est donc pas par hasard que des milliers d'enfants souffrent de la diarrhée et que le taux de la mortalité infantile a doublé depuis 1990», explique Beat Schweizer, ajoutant que le CICR comble les lacunes du programme «Pétrole contre nourriture» en investissant dans les infrastructures. «Mais le CICR seul ne peut répondre aux besoins de 22 millions d'Irakiens frappés par l'embargo.»

Von Sponeck, Jutta Burghardt et le CICR ne sont pas les seuls à critiquer l'embargo. En France, le porte-parole du Ministère des affaires étrangères, Anne Gazeau-Secret, a d'abord rendu hommage à «l'action remarquable de von Sponeck» avant d'ajouter que «la situation humanitaire en Irak correspond pleinement à la réalité et reflète incontestablement le point de vue de tous les observateurs internationaux sur le terrain». Par ailleurs, dans une lettre au président Bill Clinton, 70 membres du Congrès américain réclament la levée des sanctions qui «n'ont pas abouti au renversement de Saddam Hussein mais ont provoqué une crise humanitaire».

Ces critiques n'ont pas impressionné les responsables du programme «Pétrole contre nourriture» à New York. Le porte-parole Micheal Souchon a refusé de commenter le départ de von Sponeck et de Jutta Burghardt. A Washington, sur un autre ton, le porte-parole du Département d'Etat, James Rubin, s'est réjoui de la démission du coordinateur humanitaire.

L'Irak, bombardé quasi quotidiennement par des avions militaires américains et britanniques dans la quasi-indifférence internationale, a appelé l'ONU à lever l'embargo. Selon un responsable du Baas, le parti de Saddam Hussein, les deux démissionnaires «ne veulent pas être associés à l'extermination collective du peuple irakien».