Le répit aura duré le temps d'un été. Depuis sa réélection triomphale à la présidence de la République, le 5 mai dernier, Jacques Chirac et son entourage feignaient l'indifférence au sujet des «affaires» qui avaient émaillé ses dix-huit ans de règne à la mairie de Paris (1977-1995). C'était sans compter avec le nouveau maire de Paris, le socialiste Bertrand Delanoë, bien décidé à faire la lumière sur certains agissements du couple aujourd'hui présidentiel, du temps où il occupait les appartements de l'Hôtel de Ville. Et s'y faisait livrer chaque jour, à titre privé, victuailles et boissons pour plusieurs centaines de nos francs.

Des frais de bouche qui, selon un rapport de l'Inspection générale de la ville – divulgué en avril dernier par le Canard enchaîné – indiquaient que, de 1987 à 1995, les époux Chirac avaient reçu de la questure (l'organisme de la mairie chargé de régler certaines dépenses) l'équivalent de 3,3 millions de francs suisses pour leur seule alimentation privée. Saisie une première fois en juillet dernier, la justice avait classé sans suite ce dossier, le 15 octobre, estimant qu'«il n'y avait pas lieu de poursuivre dans l'affaire dite des dépenses de bouche des époux Chirac».

Visiblement très fâché par ce qui ressemble à un escamotage politico-judiciaire, Bertrand Delanoë, toujours en convalescence au Pays basque depuis l'agression au couteau dont il a été victime le 6 octobre dernier, a donc décidé de relancer l'affaire. Mardi soir, par la voix de sa première adjointe, Anne Hidalgo, il a fait savoir au Conseil de Paris qu'il allait prochainement déposer plainte contre X avec constitution de partie civile au nom de la ville de Paris. Pourquoi une plainte contre X? Simplement parce qu'une plainte de cette nature entraîne quasi systématiquement l'ouverture d'une information judiciaire. Une manière comme une autre, pour le maire socialiste de la capitale, d'éviter un nouvel ensablement de l'affaire.

Jacques Chirac est intouchable, mais pas sa femme Bernadette

Le problème, comme le soulevait Libération dans son édition de mercredi, c'est qu'une nouvelle instruction de ce dossier se heurtera au statut pénal du président de la République. Précisé par la Cour de cassation en octobre 2001, à la suite du refus de Jacques Chirac de témoigner dans une autre affaire, ce statut interdit toute poursuite contre un chef d'Etat en fonction, sauf pour «haute trahison». Dans le cas d'espèce, on en est loin, mais, poursuit Libération, si Jacques Chirac est intouchable, il n'en est apparemment rien de sa femme Bernadette, que la justice pourrait donc vouloir auditionner. Ce ne serait pas une première, pour un proche du président. En juillet 2001, sa fille et conseillère, Claude, fut entendue comme témoin dans une affaire de voyages effectués par le maire de Paris, Jacques Chirac, et son entourage de 1992 à 1995, et payés en espèces.

Reste que, s'il s'est toujours refusé, au nom de l'immunité présidentielle, à témoigner – notamment dans des dossiers de corruption présumée aux fins de financement illicite du RPR –, Jacques Chirac n'est pas resté inactif sur cette question qui a empoisonné son premier mandat présidentiel. Dès sa réélection, estimant qu'«il est désagréable et très gênant que le président de la République ne puisse pas répondre à la convocation d'un juge», il a mis en place une commission d'experts qui devrait, d'ici à la fin de l'année, proposer une modification du statut pénal du chef de l'Etat. Toujours aussi fielleux, le député socialiste Arnaud Montebourg, qui s'est rendu mardi devant cette commission, s'est demandé si la «sagesse» des experts, à laquelle le président s'en est remis, serait la même que celle des juristes de la Cour de cassation qui ont confirmé l'immunité présidentielle. Affaire à suivre.