Pascal Brice est devenu «l’homme de Calais». Directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) chargé d’examiner les demandes d’asile déposées dans l’Hexagone, ce diplomate proche de François Hollande passe désormais l’essentiel de son temps à régler l’un des dossiers les plus explosifs pour le gouvernement, en pleine primaire présidentielle de la droite: le démantèlement annoncé de la «jungle» de Calais où près de 7000 migrants vivent encore, coincés entre la mer et le port des ferries vers l’Angleterre.

La mise en œuvre de ce démantèlement, et de la réinstallation de la population agglutinée dans cet immense bidonville depuis 2014 est annoncée pour ces jours prochains même si le début des opérations, annoncé pour ce lundi, devrait être reporté. En particulier à cause d’ultimes recours juridiques.

«Ils ont compris qu’ils ne traverseraient jamais la Manche»

«Nous sommes prêts à envisager une mise à l’abri complète de ces migrants explique Pascal Brice. Dans toutes les régions de France, les préfets sont mobilisés pour leur trouver des places dans les centres d’accueil et j’ai moi-même constaté qu’à Calais, le climat est en train d’évoluer. L’idée du départ s’est installée. Même ceux qui ne voulaient pas y croire ont compris qu’ils ne traverseraient jamais la Manche pour se rendre au Royaume-Uni».

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Vraiment? Pour s’être rendu plusieurs fois sur place, «Le Temps» avait constaté combien ces milliers de migrants étaient prêts à tenir jusqu’au bout. La semaine dernière encore, l’un d’entre eux est mort, fauché par un train dans lequel il essayait de monter en marche. Alors? Les 161 centres d’accueil mobilisés sont-ils vraiment prêts à les recevoir? «Nous avons fait en sorte que tous les migrants présents à Calais puissent déposer une demande d’asile. Nous allons accélérer leur examen. Et les chiffres aident à les convaincre de partir: 71% des migrants de «la jungle» examinés jusque-là se sont vus accorder l’asile ou une protection temporaire (contre 36% sur le plan national en moyenne). Ils ne sont donc pas dans l’impasse.»

Les élus ne veulent pas accueillir les migrants

Sur le plan concret, le démantèlement portera sur la jungle: cet amas de baraques construites en tôle, en planches et en bâches en plastique qui recouvrent les dunes du bord de mer, séparé désormais du port par des grillages de plus de 4 mètres de hauteur. Le camp de «la Lande», constitué d’une centaine de containers blancs disposés à la place de l’ex-partie sud de la jungle démantelée au printemps, demeurera en revanche.

En réalité, rien n’est réglé. Outre les difficultés logistiques toujours susceptibles de survenir lors des opérations de démantèlement – plus de 2000 policiers seront mobilisés – une «bronca» de nombreux élus locaux complique sérieusement l’opération. A l’initiative du maire Front national d’Hénin-Beaumont (Nord) Steeve Briois, un collectif des villes opposées à recevoir des migrants s’est constitué.

Obtenir que le Royaume-Uni accueille les mineurs

Le président de la région Rhône-Alpes Auvergne Laurent Wauquiez est également hostile au plan de répartition. Le patron de la région PACA et ancien maire de Nice Christian Estrosi a dénoncé le risque «de voir les mini-Calais» se multiplier, prenant en exemple l’afflux de migrants à Menton, de l’autre côté de la frontière italienne et du camp de Vintimille. En pleine primaire présidentielle de la droite, l’affaire est une bombe à retardement. Ce week-end en Gironde, près de Bordeaux, un centre destiné à recevoir une trentaine de migrants a ainsi été incendié.

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Comment, dès lors, éviter l’explosion? «D’abord en montrant aux élus que les villes qui ont déjà accueilli des migrants ne connaissent pas de problèmes. Ceux-ci sont hébergés dans de petites unités spécialisées. Ils savent aussi que leur sort dépend de leur intégration», explique Pascal Brice.

Selon les chiffres officiels, 5600 migrants de la jungle ont déjà été réinstallés, y compris dans des départements où les élus affichent leur hostilité. Autre priorité: obtenir du Royaume-Uni un geste fort, comme l’accueil des 1300 mineurs isolés de Calais, dont l’Unicef avait, dans un rapport publié en début d’année, décrit les conditions de vie dangereuses, à la merci des adultes.

Le souvenir de l’échec de Sangatte

Troisième nécessité: procéder aux expulsions du territoire lorsque les demandes d’asile sont déboutées, pour bien montrer à la population que la réinstallation n’est pas automatique, avec à la clef les 300 euros mensuels par personne alloués aux migrants en attente de décision de l’OFPRA. Officiellement là encore, 1400 migrants ont été expulsés depuis début 2016 vers le pays européen de première arrivée. Sauf que, malgré le renforcement des contrôles aux frontières, les retours restent fréquents…

Le démantèlement de la «jungle» se heurte en plus à deux difficultés. La première est le souvenir malheureux de la fermeture du camp de Sangatte, à côté de Calais, par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, en décembre 2002. La situation avait ensuite continué de se détériorer. Jusqu’à l’afflux massif de ces dernières années. La seconde difficulté est liée au Brexit britannique. Londres, pour l’heure, ne veut rien céder. Pourquoi la France, dès lors, devrait assumer l’accueil de migrants qui, presque tous, veulent franchir le Channel, souvent pour retrouver de la famille?

Le tabou du «camp»

Dernier point: une autre option a plutôt bien fonctionné, celle de Grande-Synthe, près de Dunkerque, où la mairie et Médecins sans frontières ont créé un camp organisé, jugé efficace, pour remplacer un abominable bidonville de migrants. N’est ce pas la solution, plutôt que la dissémination sur le territoire? «On en est là dans la politique, confesse un responsable de l’accueil. Personne en France ne veut parler de camps. Le mot est tabou. Et même si beaucoup craignent que les hommes seuls, majoritaires, quittent rapidement les centres d’accueil pour se retrouver dans les grandes villes, c’est la solution imposée d’en haut.»