Un président élu, Donald Trump, qui humilie la CIA «urbi et orbi», en déclarant se méfier de ses rapports et en encensant l’une de ses bêtes noires, le fondateur de Wikileaks Julian Assange. Un directeur de la CIA, John Brennan, qui lui conseille à la télévision, comme à un enfant, de «se discipliner». Jamais encore pareil échange n’avait eu lieu en public. Il s’inscrit pourtant dans une longue histoire de relations compliquées entre la Maison-Blanche et le service de renseignement qui lui est le plus étroitement attaché.

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La CIA a été créée il y a 70 ans pour offrir au président des Etats-Unis un résumé des informations récoltées par la communauté américaine du renseignement. «Je recevais des nouvelles de quelque 200 sources différentes et il n’y avait personne pour me les apprêter», s’est expliqué l’initiateur de l’agence, le président Harry Truman. Une situation risquée. La Seconde Guerre mondiale s’était à peine achevée que s’esquissait déjà la guerre froide. Et chacun sentait à Washington que les services d’espionnage allaient être soumis à forte contribution.

La nouvelle institution s’est si bien imposée qu’elle a rapidement étendu ses activités au-delà de la récolte du renseignement pour se lancer dans des actions clandestines, pudiquement appelées à l’origine «opérations psychologiques». C’est qu’elle offre un formidable avantage à la Maison-Blanche. Elle lui permet de livrer dans le plus grand secret, et sans demander quelque aval que ce soit, une large gamme d’activités qui se situent, selon l’expression consacrée, «entre la diplomatie et la guerre».

Les événements que la CIA n’a pas pu prédire

Le bilan de la CIA en matière d’espionnage est étonnamment maigre. Malgré ses moyens considérables, l’agence a été surprise par les principaux événements géopolitiques de ces dernières décennies. Elle n’a anticipé ni la révolution iranienne, ni l’invasion de l’Afghanistan par l’armée rouge, ni l’écroulement de l’Union soviétique, ni les attentats du 11-Septembre, ni les «Printemps» arabes. Comme l’a expliqué il y a quelques années le «correspondant défense et diplomatie» de la BBC Jonathan Marcus: les services de renseignement «sont de grands compteurs: ils peuvent repérer des missiles, estimer la production d’usines d’armement, etc. Mais les dynamiques politiques et sociales qui parcourent les sociétés sont beaucoup plus difficiles à lire.»

Peu visionnaire, l’agence s’est révélée très utile, en revanche, pour diffuser de fausses informations au profit des administrations en place. Son exploit le plus célèbre dans le domaine est la publication de rapports sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. Des rapports qui se sont révélés erronés mais qui ont permis à l’administration Bush de défendre son projet d’invasion de l’Irak devant le Conseil de sécurité des Nations unies en 2003 et de convaincre le peuple américain de la légitimité de cette guerre.

De l’influence des élections aux tentatives d’assassinats

L’institution s’est surtout fait connaître, cependant, par ses actions clandestines. Un résultat paradoxal qu’elle doit au nombre et à l’agressivité de ces opérations, qui ont compris toutes sortes d’interventions dans des processus électoraux, des aides parfois massives à des guérillas et à des militaires putschistes, ainsi que des tentatives d’assassinats plus ou moins réussies de dirigeants, de militants et de sympathisants de partis ennemis. Et ce dans des dizaines de pays situés sur les cinq continents, de l’Italie à l’Australie, en passant par le Chili, le Congo, le Vietnam, etc.

Ces opérations ont-elles été menées systématiquement sur ordre de la Maison-Blanche? Ou ont-elles parfois été décidées au sein de la CIA? La question est récurrente. Le sénateur Frank Church, qui a présidé en 1975 une commission parlementaire chargée d’enquêter sur certains abus des services de renseignement, a lui-même accusé l’agence de se comporter en «éléphant dévoyé». Mais d’autres personnalités «proches du dossier» le contestent, en rappelant qu’il est parfois dans l’intérêt du président d’accuser ses services de l’avoir débordé.

Les républicains débarquent toujours en disant: "Ce sont nos gars".

Protéger la Maison-Blanche est l’une des missions primordiales de la CIA. L’agence ne doit pas seulement accomplir ses basses œuvres, elle est aussi censée la couvrir lorsqu’une affaire tourne mal. Pour ne pas l’avoir suffisamment assimilé, le premier directeur de l’institution, Roscoe Hillenkoetter, a été sèchement mis à la porte par Harry Truman: il avait eu le malheur de déclarer que si l’exécutif s’était laissé surprendre par l’invasion de la Corée du Sud, la faute n’en revenait pas à ses services.

La Maison-Blanche ne peut pas pour autant tout espérer de la CIA. Le président Richard Nixon en a fait l’expérience lors du Watergate, l’énorme scandale qu’il a provoqué en ordonnant la pose de micros dans les locaux du parti démocrate à Washington. Quand il a demandé au directeur de l’agence, Richard Helms, de défendre les «cambrioleurs» arrêtés en flagrant délit et d’évoquer des problèmes de sécurité nationale pour écarter le FBI de l’enquête, son interlocuteur s’est contenté de botter en touche.

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Les présidents américains sont arrivés au pouvoir avec des attentes très différentes à l’égard de la CIA. Et ils ont réalisé à son contact des expériences variées. Un ancien de l’agence, Stephen Kaplan, en a donné un résumé intéressant, il y a quelques années, au magazine américain The Atlantic. «Les démocrates arrivent toujours sceptiques, a-t-il observé. Les républicains débarquent toujours en disant: «Ce sont nos gars». Les républicains finissent toujours déçus et les démocrates impressionnés.»

Des ventes d’armes à l’Iran pour financer les guérillos

Le successeur de Harry Truman, le républicain Dwight Eisenhower, en est une illustration. Commandant des forces alliées en Europe de l’Ouest durant la Seconde Guerre mondiale, ce général savait mieux que quiconque l’importance du renseignement et des opérations spéciales. Il a dès lors encouragé avec enthousiasme les agissements de la CIA, qui a mené à l’époque deux de ses opérations les plus spectaculaires, le renversement des présidents élus Mohammad Mossadegh, en Iran, et Jacobo Arbenz, au Guatemala. Mais à ces succès ont succédé de graves échecs, dont des complots manqués en Indonésie et en Syrie. Et au terme de son mandat le président a concédé qu’il laissait un «héritage de cendres» à son successeur: le leg empoisonné d’une institution trop arrogante.

Son pessimisme s’est rapidement vérifié. Quelques semaines après son accession à la Maison-Blanche, John Kennedy a été entraîné par la CIA dans le débarquement de la Baie des Cochons, à Cuba, une expédition mal préparée qui a tourné au pire fiasco de l’histoire de l’agence. Le nouveau président est entré dans une telle furie qu’il a annoncé son intention de mettre le service en pièces.

Autre républicain optimiste, le président Ronald Reagan a laissé une liberté de manœuvre sans précédent à son directeur de la CIA, William Casey. Un jeu risqué. Cette stratégie a valu à la Maison-Blanche un grave revers, lorsqu’il est apparu que l’agence avait vendu des armes à l’un des pires ennemis des Etats-Unis, la République islamique d’Iran, pour financer secrètement son soutien à la guérilla de sinistre réputation qui combattait le régime sandiniste du Nicaragua, les «Contras».

Des directeurs plus ou moins proches des présidents

La tempête aurait pu tout emporter. Elle a passé sans causer d’énormes dégâts. Ronald Reagan s’en est tiré avec quelques excuses et le sacrifice d’une poignée d’exécutants. Puis il a été remplacé comme si de rien n’était par son successeur désigné, le vice-président George Bush, ancien directeur de… la CIA.

Deux présidents démocrates ont suivi le parcours inverse pour passer d’une attitude critique à un comportement plus respectueux. Le premier, Jimmy Carter, élu dans la foulée des révélations de la commission Church, a commencé son mandat en limogeant quelque 600 spécialistes de l’action clandestine. Puis, rattrapé par les désordres du monde, l’invasion soviétique de l’Afghanistan notamment, il a fait marche arrière au cours des derniers mois de son mandat pour lancer l’une des interventions les plus ambitieuses de l’histoire de la CIA: l’équipement de groupes islamistes afghans contre l’armée rouge.

Le démocrate Bill Clinton s’est également signalé pendant une bonne partie de son «règne» par son désintérêt pour la CIA. Alors que ses prédécesseurs Ronald Reagan et George Bush recevaient régulièrement son directeur, l’ancien gouverneur de l’Arkansas ne l’a pratiquement jamais rencontré. Un dédain notoire qui a bien fait rire Washington après la chute d’un petit avion sur la pelouse de la Maison-Blanche. La plaisanterie a alors couru que le pilote était le directeur de la CIA en quête désespérée d’attention.

Les opérations menées sous Obama

Ce n’était qu’une question de temps. Comme son prédécesseur Jimmy Carter, Bill Clinton s’est finalement résolu à recourir à l’agence… lorsque la menace représentée par Al-Qaida a commencé de se préciser. La CIA a sauté sur l’occasion pour prouver son utilité mais elle n’a jamais pardonné le mépris affiché précédemment. Et ses vétérans ont eu beau jeu, après le 11-Septembre, de mettre l’ascension d’Oussama ben Laden sur le dos du président démocrate, coupable d’avoir snobé leurs avertissements.

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Lors de son entrée en fonction, Barack Obama paraissait destiné à suivre les traces de ses prédécesseurs démocrates. Ce d’autant qu’il avait sévèrement critiqué, comme sénateur, l’invasion de l’Irak et les méthodes d’interrogatoire employées contre les djihadistes. Mais le nouveau venu a surpris. Il ne s’est pas contenté de ménager les services secrets. Il s’est engagé aussi, selon un ancien membre de son administration cité par The Atlantic, dans «les opérations contre-terroristes les plus agressives de l’histoire de l’agence», tels de nombreux assassinats perpétrés au moyen de drones. Pour le meilleur ou pour le pire, la CIA qu’il lègue ces jours à Donald Trump a gardé «toutes ses dents».

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