États-Unis

La Maison-Blanche transformée en terrain de chasse à l’homme

L’auteur de la tribune anonyme, qui dit œuvrer au sein du gouvernement pour neutraliser le président, continue de susciter crispations et interrogations

En accordant une interview whisky aux lèvres et joint à la main, Elon Musk, le patron de Tesla, a pu servir de distraction pendant quelques minutes. Mais très vite les effluves nocifs du cocktail chaos-paranoïa-défiance émanant de la Maison-Blanche ont repris le dessus. Ce week-end, il était encore beaucoup question de la chasse à la taupe «Anonymous» à Washington. Obsédé de découvrir qui est ce «haut responsable de l’administration» auteur de l’hallucinante tribune anonyme publiée mercredi dans le New York Times qui fait notamment état d’une sorte de gouvernement parallèle, Donald Trump n’a pas relâché ses efforts.

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Le sénateur républicain Rand Paul veut lui venir en aide. Il lui suggère carrément de faire passer les principaux suspects au détecteur de mensonges. «Nous utilisons régulièrement le test de détecteur de mensonges pour les agents de la CIA et les agents du FBI. Si vous avez une habilitation de sécurité à la Maison-Blanche, je pense qu’il serait acceptable d’utiliser un détecteur de mensonges et de demander aux gens s’ils vont ou non vers les médias pour contrer la politique de la Maison-Blanche», a-t-il déclaré à Newsweek.

Pluie de démentis

C’est dans ce climat-là de psychose et de délation que des listes de noms circulent. Celle du président des Etats-Unis en comprendrait désormais une douzaine, affirme le New York Times. Le texte est analysé dans ses moindres recoins. Le mot lodestar (pour étoile du berger), utilisé par le dénonciateur anonyme pour dire son admiration pour le sénateur John McCain, a provoqué de nombreuses spéculations. Il s’agit d’un mot archaïque, peu utilisé, or le vice-président, Mike Pence, y a déjà recouru. Soupçonné, il a rapidement fait dire à son directeur de communication qu’il n’était pas l’auteur traqué.

Un président frustré d’être considéré comme inapte à sa fonction qui jette le soupçon sur tout son entourage, près de 25 ministres et hauts cadres qui ont déjà démenti officiellement être le «traître» recherché, un secrétaire général aux abois qui tente de convaincre Trump de ne pas jeter de l’huile sur le feu et la possible entrée en scène d’un polygraphe: la Maison-Blanche a des allures de champ de bataille où les grenades volent dans tous les sens. Même Nikki Haley, l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU, a à sa manière fait savoir qu’elle n’était pas le fameux «Anonymous». «Quand je suis en désaccord avec le président, je le lui dis directement», a-t-elle déclaré devant des journalistes. «Mon collègue anonyme aurait dû en faire autant.»

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est bien le nombre de personnes faisant partie de la garde rapprochée de Donald Trump potentiellement suspectées d’être capables d’écrire une telle tribune décrivant le président comme «amoral», «mesquin», «impétueux» et «inefficace». Voilà qui est révélateur de l’ampleur de la zizanie qui règne entre les murs de la Maison-Blanche.

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La porte-parole, Sarah Sanders, accuse de son côté les médias d’être responsables de cette chasse à l’homme inédite. «L’obsession folle des médias à retrouver l’identité du lâche anonyme entache la réputation de milliers de bons Américains qui servent fièrement notre pays et travaillent pour le président Trump. Arrêtez», a-t-elle tweeté vendredi, enjoignant dans la foulée aux curieux de prendre d’assaut la ligne téléphonique de la section Opinions du New York Times. Sur son site, le journal avait déjà tout prévu, appelant les internautes à poser des questions. Vendredi soir, ils étaient plus de 23 000 à l’avoir fait. Le journal explique sa démarche, qui provoque des divisions à l’interne, mais reste en retrait. Les journalistes enquêteurs accrédités auprès de la Maison-Blanche ne sont pas au courant de l’identité de la taupe accueillie dans les colonnes de leurs collègues de la section Opinions.

«On est chez les fous»

Foyer de limogeages à répétition et de démissions de cadres déçus, mécontents ou frustrés, la Maison-Blanche est depuis le début de la présidence Trump présentée comme gangrenée par une atmosphère délétère. Des extraits du livre de Bob Woodward à paraître mardi renforcent l’impression de chaos. Dans Fear: Trump in the White House, le journaliste d’investigation, qui a révélé le scandale du Watergate avec son collègue Carl Bernstein, raconte notamment que Gary Cohn, quand il était encore conseiller économique du président, a été jusqu’à subtiliser des documents sur son bureau, pour éviter des décisions dangereuses.

Woodward parle de Trump comme d’un «leader émotionnellement à cran, lunatique et imprévisible», qui inquiète ses ministres. Le chef du Pentagone, James Mattis, n’a par exemple pas caché sa perplexité lorsque Trump lui a fait savoir qu’il voulait «zigouiller» le président syrien. Toujours selon les révélations de Bob Woodward, le secrétaire général John Kelly aurait une fois lâché: «On est chez les fous. Je ne sais même pas ce que l’on fait tous là. C’est le pire des boulots que j’aie jamais eus.» Le livre décrit également les humiliations infligées par Trump, affaibli par l’enquête russe. Le ministre de la Justice, Jeff Sessions, est un de ses boucs émissaires préférés. Le président imiterait son accent, en le traitant de «retardé mental» et de «traître». C’est ce même Jeff Sessions discrédité et rabaissé en public auquel le président demande aujourd’hui d’ouvrir une enquête pour identifier l’auteur de la tribune anonyme.

Dans l’intérêt du pays?

La nervosité extrême de ces derniers jours à la Maison-Blanche et les signaux contradictoires qui en émanent ne doivent pas faire oublier l’essentiel: le dénonciateur anonyme évoque une sorte de Deep State ou Etat de l’ombre, que Bob Woodward qualifie de son côté de «coup d’Etat administratif». Le fait qu’une équipe au cœur du pouvoir déploie des efforts pour neutraliser un président élu démocratiquement jugé amoral pose de sérieuses questions. Agissent-ils réellement dans l’intérêt du pays, alors qu’ils estiment ne pas vouloir lancer une procédure de destitution pour éviter une «grave crise constitutionnelle»? Pourquoi cette tribune sort-elle maintenant, alors que la résistance se veut silencieuse? En clair: à qui profite le «crime»? La taupe est-elle sur le point de démissionner et de révéler son identité? Le fait est qu’elle continue pour l’instant à œuvrer de l’intérieur.

Barack Obama a condamné cette «résistance secrète» vendredi, lors d’un discours très remarqué à l’Université de l’Illinois. Kevin McCarthy, le chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants, écrit de son côté, dans le New York Times: «Les membres de cette clique prétendent aimer la démocratie, mais ils travaillent avec diligence pour isoler le gouvernement des décisions démocratiques. Ils prétendent aimer les normes constitutionnelles qui protègent le gouvernement, mais ils les brisent.» «La conséquence inévitable de l’action de ce fonctionnaire est de bloquer le programme America First du président, et d’affaiblir notre nation aux yeux du monde», ajoute-t-il.

David Frum, l’homme qui écrivait les discours de George W. Bush, se fend d’un éditorial assassin dans The Atlantic, qualifiant, lui aussi, l’auteur de «lâche». A ses yeux, il nourrit la paranoïa du président et contribue à le rendre encore plus dangereux pour la sécurité du pays. «Si les plus proches conseillers du président estiment qu’il est moralement et intellectuellement incapable d’exercer cette haute fonction, ils ont pour devoir de le démettre de ses fonctions», rappelle-t-il.

Le film de Michael Moore

Ces jours, Trump multiplie les meetings pour mobiliser sa base. Va-t-il vraiment ressortir affaibli de cette affaire qui met au grand jour de graves dysfonctionnements au cœur du pouvoir? Aucune thèse ne peut pour l’heure être écartée. Y compris la plus folle: celle d’une manipulation orchestrée par le président lui-même pour nuire au New York Times et en ressortir grandi en dénonçant une sorte de complot ourdi par les démocrates. La perspective des élections de mi-mandat de novembre agite les esprits.

Une chose est sûre: ce 11 septembre aux Etats-Unis, outre la publication du livre de Bob Woodward qui promet déjà des ventes record, Donald Trump aura une autre raison de se montrer sur la défensive. Le cinéaste Michael Moore sort son film Fahrenheit 11/9, qu’il promet sanglant. A Toronto, lors de la première de son documentaire, il avertissait: «Nous sommes en guerre pour récupérer notre pays.»

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