L’Union européenne n’a pas fini de payer le prix de la nomination hasardeuse de la baronne britannique Catherine Ashton à la tête de son nouveau Service diplomatique d’action extérieure (SEAE). La haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères, moquée entre autres à Bruxelles pour son unilinguisme et son piètre talent médiatique, masque, depuis l’entrée en fonction de la nouvelle diplomatie communautaire, une réalité que les convulsions du monde arabe sont en train d’exposer: les difficultés croissantes rencontrées par les diplomaties nationales des pays membres de l’UE pour analyser, prévoir et anticiper les crises, puis pour faire entendre la voix spécifique de leurs capitales.

Cette situation n’a, au fond, rien de surprenant. Le flanc sud de l’Europe, bien plus que d’autres régions, est depuis des décennies le théâtre d’une diplomatie d’intérêts, héritée de la période coloniale et ligotée par une coopération économique à la fois étroite et empoisonnée. Des pays comme l’Italie, la France ou l’Espagne, mais aussi l’Allemagne ou le Royaume-Uni se sont contentés jusque-là d’une diplomatie d’accompagnement des régimes en place, laissant les critiques aux organisations de défense des droits de l’homme.

Il s’agissait, au fond, de maintenir le statu quo avec toujours, en ligne de mire, le risque migratoire en provenance de ces pays ou de l’Afrique subsaharienne. Les délégations de la Commission européenne, avant leur réforme entamée depuis le début 2010, incarnaient pour leur part cette attitude jusqu’à la caricature: gérer l’aide communautaire, et ne pas gêner les Etats membres, était leur principale priorité.

Or 2011 marque, à tous points de vue, un tournant majeur. Au niveau national d’abord, tous les pays membres de l’UE se retrouvent depuis des mois contraints de couper dans leurs budgets diplomatiques et, plus encore, dans leurs dépenses de défense. Ce qui va immanquablement affecter leur capacité unilatérale de projection et de visibilité sur les terrains de crise. Le retour en grâce de l’OTAN, pourtant ébranlée par la guerre en Afghanistan, correspond à ce nouvel impératif de coopération. L’Alliance devient, sur le plan militaire, l’outil privilégié pour coordonner les restructurations nationales de ses 28 pays membres. Les pressions sont aussi très fortes pour que l’Agence européenne de défense, avec laquelle la Suisse vient de conclure un accord, démontre son utilité dans l’élaboration de programmes communs. Une réunion informelle des ministres de la Défense de l’UE, la semaine prochaine à Budapest, sera centrée sur ses défis.

L’autre changement majeur vient des épreuves à affronter de l’autre coté de la Méditerranée. Quelle que soit la nature des transitions politiques dans les différents pays touchés par ce printemps arabe, leur impact sera migratoire, politique et énergétique. Autant de changements que les Vingt-Sept ne pourront pas affronter chacun dans son coin. L’Union pour la Méditerranée actuelle a beau être dans l’impasse, la nécessité d’une instance de coopération et de concertation Nord/Sud est indéniable. Avec, là encore, une forte pression budgétaire: l’un des premiers bailleurs de fonds des projets dans les pays en transition sera la Banque européenne d’investissement, prête à débloquer jusqu’à 10 milliards d’euros pour la Méditerranée. Soit une instance communautaire…

Une chance, dès lors, s’offre pour le Service d’action extérieure de l’Union. S’il réussit – et cela passe par des nominations, des projets et des prises de position – à exister vis-à-vis de Tunis, du Caire ou demain de Tripoli, une première manche déterminante sera gagnée. Mais il lui faut faire vite. Car à l’inverse, d’autres pays comme le Royaume-Uni – dont le gouvernement conservateur de David Cameron a fait de la non-augmentation du budget européen sa «ligne rouge» – plaident pour des coopérations entre Etats membres sans passer par la case Bruxelles. L’Italie, qui vient de réunir mercredi les ministres de l’Intérieur des pays de l’UE riverains de la Méditerranée, joue aussi cette carte. Tout comme le font les nouveaux pays membres lorsqu’ils s’inquiètent, entre eux, de la désaffection de Bruxelles pour son flanc oriental…

La diplomatie communautaire, assaillie de critiques, peut sortir renforcée des tourments méditerranéens. La coordination des évacuations de ressortissants européens, et du dispositif face aux possibles vagues de migration, peut être une première étape.