«Espèce de fasciste chinois!» «Fanatique islamique!» «Apostat!» Les injures fusent de part et d'autre de la table encombrée de chopes de bière et de cartons à dessins au Rahsia, un des nombreux bars-restaurants moyen-orientaux de Jalan Damai, un quartier chic de Kuala Lumpur, à deux pas des tours jumelles Petronas, emblème de la modernité malaisienne. Une douzaine d'écrivains, de peintres, de journalistes et d'artistes s'invectivent avec de gros éclats de rire, tournant en dérision les tensions interethniques qui minent cette fédération de 27 millions d'habitants, laquelle vient de fêter son cinquantenaire.

Parmi eux, Indiens, Chinois, Malais et même Arabes, un panel bigarré qui reflète la force et la faiblesse de cette nation moderne, parmi les plus développées économiquement d'Asie du Sud-Est. 55% des Malaisiens sont des Malais musulmans, 25% des Chinois, 7,5% des Indiens, presque tous d'origine tamoule, le reste se répartissant en ethnies diverses et exotiques comme les Semangs, les Penans et les Dayaks.

«La Malaisie est le seul Etat du monde où la discrimination positive est instaurée pour favoriser la majorité, et non pas pour protéger une minorité, comme en Inde ou aux Etats-Unis», explique Chandra Muzaffar, politologue et président de l'ONG Just International (http://www.just-international.org). En effet, après des émeutes antichinoises qui ont provoqué des centaines de victimes en mai 1969, le gouvernement a décidé d'instaurer un système, baptisé la Nouvelle Politique économique (NEP), accordant des privilèges spéciaux aux Malais en termes d'éducation, d'accès aux crédits bancaires et d'emplois publics. L'objectif était de leur permettre de rattraper leur retard économique par rapport aux Chinois.

Objectif: 30% de la richesse

A l'époque, un jeune politicien malais, Mahathir Mohammad, avait fustigé sa propre communauté dans un livre-choc (Le dilemme malais, publié en 1970): «Au fond d'eux-mêmes, les Malais ont la conviction que quoi qu'ils fassent ou décident, les choses vont continuer à échapper à leur contrôle; que, lentement mais sûrement, ils deviennent des dépossédés dans leur propre pays», écrivait celui qui sera premier ministre entre 1981 et 2004.

A l'origine, l'objectif de la NEP était que les Malais possèdent 30% de la richesse nationale. Le chiffre n'a probablement pas été atteint. Selon Chandra Muzaffar, si l'on excepte le secteur des banques gouvernementales, les Malais contrôleraient individuellement 12% de la richesse du pays. Mais c'est déjà un énorme progrès par rapport à la situation immédiatement après l'indépendance en 1957 de la tutelle coloniale britannique. «La situation s'est améliorée, mais la justice n'a pas encore été réalisée», dit l'universitaire. Non seulement une élite restreinte de Malais, liés au parti gouvernemental Umno (United Malay National Organisation), s'est considérablement enrichie grâce aux contrats publics et aux prébendes, au détriment de la majorité des Malais pauvres, mais de surcroît, une majorité des Chinois et des Indiens en ont assez, après cinq décennies, d'être traités comme des citoyens de seconde classe. Le résultat de ce système a été d'accroître les écarts sociaux dans l'ensemble du pays, mais aussi de polariser les tensions entre les différentes communautés. Celles-ci ne se mélangent plus comme par le passé. Les Chinois ont leurs propres écoles, séparées de celles des Malais. Les Indiens tendent à être cantonnés dans des emplois peu qualifiés comme manœuvres ou chauffeurs de taxi et sont l'objet de nombreux traitements discriminatoires. S'y ajoutent de fortes tensions religieuses: la destruction d'un temple hindouiste par l'administration malaise à Kompong Jaya en novembre 2007 a provoqué des manifestations rassemblant des milliers de Tamouls. «Ces frustrations se sont accumulées depuis cinquante ans et elles ont fini par exploser», explique un avocat indien.

La domination politique ininterrompue de l'Umno s'appuie en grande partie sur ce programme de redistribution basé sur des critères raciaux. «Beaucoup de Malais pauvres ont l'impression que leur situation empirera si le système de discrimination positive est remis en cause», estime Tian Chua, un député de l'opposition. Dans sa lutte pour sa survie, l'Umno, qui a perdu pour la première fois de son histoire la majorité des deux tiers au parlement lors des élections parlementaires de mars dernier, s'arc-boute sur ce patronage institutionnalisé.

Le retour d'Anwar

Mais le retour sur la scène politique d'Anwar Ibrahim, libéré de prison en 2004, après que la Cour fédérale eut annulé sa peine de 9 ans de réclusion pour sodomie, change la donne. Anwar, un politicien charismatique et disposant d'un solide réseau international de relations, souhaite réorienter la Nouvelle Politique économique en la «déracialisant». «Anwar (ndlr: un Malais) exerce une attraction sur toutes les communautés ethniques. Il est porteur de fortes valeurs islamiques, mais il est capable d'intégrer les autres religions. Il a une vision globale», dit Tian Chua.