Histoire

Malcolm X au Genevois Saïd Ramadan: «Je suis très occupé à simplement rester en vie»

A l’heure où, à l’approche du 50e anniversaire de la mort de Martin Luther King, on réinterprète le rôle du prédicateur de Harlem, «Le Temps» a mis la main sur une missive envoyée cinq semaines avant sa mort par Malcolm X à Saïd Ramadan, fondateur du Centre islamique de Genève. Elle traduit une vraie amitié entre les deux personnalités

A quelques jours (4 avril) du cinquantième anniversaire de la mort de Martin Luther King, abattu au Motel Lorraine de Memphis, une autre figure afro-américaine contemporaine du pasteur d’Atlanta refait surface: Malcolm X. A l’heure des sectarismes et de l’islamisme radical, les chercheurs et les Noirs américains redécouvrent un personnage unique, né à Omaha, dans le Nebraska, souvent décrit de façon caricaturale comme un prédicateur radical prônant la haine des Blancs. Or cette relecture, entamée il y a quelques années, de l’œuvre et de la vie de Malcolm X passe par Genève.

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L’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) vient d’organiser une conférence consacrée à la géopolitique de Malcolm X (lire ci-contre) et en consacrera une seconde à ce qui rapproche et sépare Malcolm X de Martin Luther King. Plus étonnant encore, la réinterprétation du prédicateur de Harlem est liée en partie à sa venue dans la Cité de Calvin le 16 novembre 1964. Il y rencontre alors Saïd Ramadan, père de Hani et Tariq. Cette rencontre, improbable, entre le fondateur du Centre islamique de Genève (1961) et Malcolm X se traduira par une amitié qui va se poursuivre jusqu’à l’assassinat de ce dernier le 21 février 1965 dans la salle Audubon de Harlem à New York.

Proximité entre les deux hommes

Cette amitié, explique l’historien et biographe Manning Marable, s’est matérialisée par une correspondance dans laquelle il a notamment été question de «la place de la race dans l’islam». Mais elle est allée plus loin. Le Temps a mis la main sur un document inédit: une lettre datée du 11 janvier 1965, un peu plus d’un mois avant le meurtre de l’Audubon Ballroom, envoyée par Malcolm X à son «cher frère» Saïd Ramadan, à qui il exprime ses vœux de santé, de prospérité et de bonheur selon «la volonté d’Allah». L’Afro-Américain fait allusion à la vive opposition dont il est l’objet de la part du camp d’Elijah Muhammad, le chef de file de la Nation of Islam, à laquelle il avait adhéré avant de s’en détacher en 1964.

Le document révèle une vraie proximité entre les deux hommes. Malcolm X raconte son désir de réorganiser les musulmans outre-Atlantique, tout en ayant conscience des risques. De façon prémonitoire, il révèle au Genevois que le dirigeant de la Nation of Islam, une secte qui prône la suprématie noire, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec la religion, craint que les Afro-Américains qui découvriront le «vrai islam» fuient son organisation. Malcolm X craint pour sa vie. Il dit sans ambages, au sujet d’Elijah Muhammad: «Il souhaite qu’un meurtre soit commis pour empêcher ce «vrai islam» d’être instauré. Une grande partie de sa colère est dirigée contre moi car il sait que je suis l’une des rares personnes qui connaissent suffisamment bien la psychologie de base de notre propre peuple pour l’organiser.» Le natif d’Omaha ajoutera: «Je suis déjà très occupé à simplement rester en vie.»

Pour Malcolm X, aucun doute: s’il avait davantage de soutien de la part du monde musulman, «il serait très facile de répandre le «vrai islam» aux Etats-Unis».

Les propos sont choquants tant ils décrivent a posteriori les conditions ayant conduit à la mort de cette figure afro-américaine, criblée de quinze balles alors qu’elle tenait un discours devant quelque 500 personnes dans ce qui est aujourd’hui le Centre Shabazz, à Harlem. Dans sa missive à Ramadan, Malcolm X avoue ne plus avoir beaucoup d’argent, ayant laissé la plupart de ses ressources à la Nation of Islam. Dépourvu, il ne cache pas son désir de «venir parler (à nouveau) à Genève», mais admet ne pas «être capable de payer son billet.» Il constate qu’il ne pourra sans doute pas effectuer un nouveau hadj (pèlerinage) à La Mecque.

Ironiquement, El-Hajj Malek El-Shabazz, le nom qu’il a adopté après s’être converti, demande à Saïd Ramadan, bien introduit à Riyad, s’il connaît Seyyid Omar El-Saghaf, vice-ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite. Il avait promis, relève Malcolm X, que «son gouvernement nous aiderait à louer une place adéquate ici (Harlem, ndlr), mais je n’ai plus eu de nouvelles de lui.» Pour lui, aucun doute: s’il avait davantage de soutien de la part du monde musulman, «il serait très facile de répandre le «vrai islam» aux Etats-Unis».

Fils du défunt Saïd, Hani Ramadan se souvient de la visite de Malcolm X, même s’il avait à peine 7 ans. «Il a passé une nuit au Centre islamique des Eaux-Vives. Il y avait aussi Maulana Ahmad Zafar al-Ansari, un Pakistanais. Tant Malcolm X que mon père portaient le chapeau traditionnel pakistanais. Ils ont tous trois passé la nuit à parler. Ils étaient à l’étage, dans mon bureau, qui était une cuisine à l’époque.» Dans son ouvrage Les Frères musulmans (organisation fondée par le beau-père de Saïd Ramadan, Hassan el-Banna), le journaliste Xavier Ternisien le souligne: El-Hajj Malek El-Shabazz «a été influencé par sa relation avec Saïd Ramadan dans sa conversion à l’islam sunnite».

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Le biographe Manning Marable poursuit: il a «cherché le contact avec le Centre islamique (de Genève, ndlr) pour approfondir ses liens avec les Frères musulmans». Exemple de la transformation de Malcolm X en un musulman internationaliste favorable à la paix: il parvient à rencontrer, en peu de temps, deux ennemis jurés: le fondateur du Centre islamique de Genève et le leader nationaliste égyptien Nasser, qui avait expulsé du pays Saïd Ramadan lui-même. «Quand j’écoute les derniers discours de Malcolm X, analyse Hani Ramadan, je retrouve en écho les enseignements de mon père. Son pèlerinage à La Mecque l’a vraiment transformé. Mon père aimait sa personnalité, attachante, sincère, charismatique, capable d’emporter les foules.»

Peu après la mort de Malcolm X, une autre surprise viendra de la machine à écrire de la victime. Saïd Ramadan lui avait envoyé dix questions auxquelles il l’invitait à répondre. Son épouse, Betty Shabazz, récupéra les feuilles déjà dactylographiées. Son mari n’avait pas pu terminer de répondre aux dix questions. Elle les remettra à Saïd Ramadan, qui les publiera dans sa revue, Al-Mouslimoun. A Genève, Malcolm X ne rencontrera pas que le fondateur du Centre islamique. Il tombera par hasard, explique Manning Marable, sur une jeune femme de nationalité suisse, «secrétaire des Nations unies», et surnommée «Fifi». Elle bavardera pendant des heures avec le prédicateur afro-américain à son hôtel.

Elle lui aurait avoué être «follement amoureuse de lui». Le lendemain matin, après avoir acheté un pardessus et un nouveau costume dans la Cité de Calvin, il retrouvera Saïd Ramadan, qui l’emmène à la mosquée puis à un dîner avec plusieurs personnes. De retour à son hôtel, l’Afro-Américain retrouvera Fifi devant la porte de sa chambre… Au moment de quitter son hôtel genevois, il se promènera un instant sous la pluie, souligne Marable, et se sentira «seul et solitaire».

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