Cela ressemble fort à un échec. Le procureur général du Tribunal pénal international (TPI) pour l'ex-Yougoslavie est reparti vendredi de Belgrade sans aucun engagement des autorités yougoslaves. Carla Del Ponte a reconnu devant les journalistes que le président fédéral, Vojislav Kostunica, qu'elle a rencontré dès son arrivée, mardi après-midi, dans la capitale serbe, s'était opposé à tout dialogue, se contentant, selon les propres termes du procureur, de dresser une «longue liste d'accusations» contre le TPI, soupçonné d'être une juridiction partiale et «anti-serbe». Les différents ministres du gouvernement fédéral yougoslave et du gouvernement de la République de Serbie – qui a enfin reçu jeudi la confiance du parlement – se seraient montrés plus ouverts à la coopération avec la juridiction internationale, mais rien de concret n'est ressorti du séjour de Mme Del Ponte.

Aucun accord n'était probablement envisageable sur le dossier le plus symbolique, celui de l'arrestation et de l'extradition de Slobodan Milosevic. Les autorités yougoslaves continuent d'opposer une fin de non-recevoir à ce sujet, tout en évoquant un jugement de l'ancien président en Serbie même, une option catégoriquement écartée par Mme Del Ponte. Le procureur du TPI fait malgré tout profession d'optimisme, en estimant qu'il faut «laisser du temps» aux autorités yougoslaves pour qu'elles accordent leur législation avec les obligations internationales du pays, non sans rappeler que «si la Yougoslavie veut redevenir un membre à part entière de la communauté internationale, une pleine coopération avec le TPI est indispensable».

L'attitude intransigeante du président Kostunica n'est, au fond, guère surprenante. Plus étonnant est assurément le ralliement de l'ensemble des dirigeants de la nouvelle majorité serbe à cette position radicale. Le ministre des Affaires étrangères, Goran Svilanovic, considéré comme favorable au TPI, s'est ainsi contenté d'évoquer la création d'une commission «vérité», qui permettrait à la Serbie d'envisager son passé récent.

Lors de sa visite au Ministère des affaires étrangères, mercredi matin, Carla Del Ponte a dû braver les foudres de quelques centaines de manifestants seulement qui dénonçaient le rôle du TPI tout en brandissant des portraits de Slobodan Milosevic. Visiblement, les appels à la mobilisation du Bloc patriotique et du Parti socialiste de Serbie n'ont guère été suivis massivement. Les leaders de la nouvelle majorité serbe justifient pourtant leur refus de collaborer avec le TPI par les réticences supposées de l'opinion publique serbe. Mme Del Ponte a néanmoins rappelé qu'à ses yeux, l'opinion réclamait «vérité et justice». Aucun sondage n'a été récemment réalisé sur l'état de l'opinion quant à l'éventuelle arrestation de Milosevic. Pour Sonja Biserko, présidente du Comité Helsinki pour les droits de l'homme de Serbie, «de tels sondages seraient vains: les dix années d'exaltation nationaliste que la Serbie vient de connaître touchent des cordes encore trop sensibles». Pour l'homme de la rue, les comptes sont pourtant clairs: «Kostunica peut faire le bravache, mais si nous voulons des crédits occidentaux, il faudra bien livrer Milosevic et collaborer avec le TPI», pronostique un habitant de la capitale.

C'est aujourd'hui la classe politique serbe dans son ensemble qui fait bloc contre le TPI. Nationaliste de toujours, le président Kostunica se méfie de toute «ingérence étrangère» dans les affaires serbes, tandis que l'aile réputée pro-occidentale de la DOS semble craindre qu'une enquête sur les hautes sphères du régime de Milosevic ne puisse avoir des conséquences gênantes. C'est en tout cas ce que suppose Sonja Biserko, pour qui «tous les politiciens de l'ancienne opposition étaient compromis avec le régime. Ils ont tous très peur que la justice internationale ne se penche véritablement sur ce sombre passé».