«Le président s'est trompé sur toute la ligne.» Cette opinion d'un consultant auprès du parlement ukrainien devient de plus en plus difficile à contester: depuis sa réélection en 1999, Leonid Koutchma a réussi à mécontenter toutes les couches de la population: le parlement dont il a réduit les pouvoirs à son profit en avril dernier, via un référendum; les services secrets, dont nombre d'officiers ont été démis de leur fonction pour «manque de loyauté» lors des élections de 1999; les russophones, qui n'apprécient guère l'«ukrainisation» forcée des médias et des écoles; l'ouest du pays, qui trouve, au contraire, que ce mouvement va trop lentement; les paysans, qui ont attendu en vain une loi sur la propriété foncière. Et c'est sans parler du fait que le pays occupe aujourd'hui, pour le niveau de vie, le 133e rang mondial. Enfin, pour couronner le tout, le chef de l'Etat a mal géré le «scandale Gongadze» – du nom de ce journaliste assassiné sur ses ordres (une cassette enregistrée le prouve) – en ne prenant aucune mesure pour le circonscrire, en faisant, par exemple, tomber quelques têtes.

Soutien de Moscou

Aujourd'hui, le pouvoir semble frôler la paralysie: «Il n'y a pas si longtemps, raconte anonymement un fonctionnaire de l'administration présidentielle, nous recevions et écoutions 500 personnes par mois. Aujourd'hui nous n'en sommes plus qu'à 30 audiences. Pour chaque meeting adverse nous répondions par deux manifestations progouvernementales. Aujourd'hui, plus rien.» Leonid Koutchma, dit-on, a même réussi, en répandant des propos désagréables sur eux, à se fâcher avec les oligarques qui avaient financé sa campagne.

Face à cet état de déliquescence, le grand voisin russe continue d'apporter son appui, parce que, explique un hebdomadaire moscovite «si Koutchma part, il y a de fortes chances que ce soit le premier ministre Victor Iouchenko qui lui succède, un homme connu pour ses orientations farouchement pro-occidentales. Il a d'ailleurs même épousé une Américaine!» La visite, il y a une semaine, du président russe Vladimir Poutine à Dniepropetrovsk, la ville natale de Koutchma, peut être considérée comme un clair signe de soutien et, en privé, les membres de la délégation n'ont pas caché que le Kremlin ne croyait guère à la chute de Koutchma qui pourra «s'appuyer sur une administration toujours très solide et fidèle, comme l'avait fait chez nous Eltsine».

Et puis, les Russes sont plutôt contents du licenciement et de l'arrestation de la belle vice-première ministre Julia Timochenko, entrée en opposition ouverte. Cette dernière s'était toujours montrée hostile à la participation du grand monopole énergétique russe dans les privatisations ukrainiennes. Son arrestation, officiellement pour fraude fiscale et corruption, représente peut-être la dernière erreur du président, puisqu'elle a aussitôt ravivé les mouvements protestataires. Le «Forum pour le salut national», qui regroupe les principales forces d'opposition, n'a pas manqué de jeter encore un peu plus d'huile sur le feu: «Au lieu d'arrêter les criminels qui vivent dans l'entourage de Koutchma, la justice s'en prend à une faible femme, ce qui montre l'immoralité et le cynisme des gens au pouvoir.» Les meetings anti-Koutchma n'ont pourtant jamais déplacé les grandes foules – jamais plus de 5000 personnes – même si des démonstrations de plus grande envergure sont agendées pour le 25 février.

La plupart des analystes pensent cependant que, malgré ses erreurs à répétition, Leonid Koutchma garde un atout de taille: il «tient» fermement, dans un pays férocement corrompu, la plupart des opposants potentiels, le tragique destin de Timochenko le prouve. Même si le dirigeant de l'opposition, le socialiste Alexandre Moroz, se montre certain du départ du président, «par une procédure d'impeachment» ou «la pression de la rue». L'opposition, d'ailleurs, a affûté son premier slogan, «Pour une Ukraine sans Koutchma», qui est devenu: «A cent pour cent nous serons sans Koutchma avant le printemps.»