stupéfiants

Malgré l’échec, l’ONU poursuit le dogme de la prohibition de la drogue

La politique onusienne menée depuis 2009 n'a en rien freiné le trafic. Mais la Commission des stupéfiants de l’ONU n’en a pas tiré les leçons. La colère de Michel Kazatchkine, membre de la Commission globale de politique en matière de drogue

Depuis le plan d’action adopté en 2009 par les Nations unies visant à éliminer ou réduire sensiblement la culture, la production, la consommation illégales et le trafic de drogues, le constat est amer. La politique de prohibition prônée par la Commission des stupéfiants (CND) de l’ONU à Vienne est «un échec colossal». Jeudi et vendredi derniers, la 62e session de la CND n’en a pourtant pas tiré les leçons. L’ONU n’a procédé à aucune évaluation critique. Dans sa déclaration ministérielle, très équivoque, elle parle de «progrès tangibles» tout en admettant que la production de stupéfiants et de substances psychotropes ainsi que le trafic illégal de drogues ont «atteint des niveaux record».

Production d’opium à la hausse

Membre de la Commission globale de politique en matière de drogues basée à Genève et ex-directeur du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, Michel Kazatchkine est révolté: «Je suis frappé par la mauvaise foi de cette déclaration.» Les chiffres, établis par l’International Drug Policy Consortium (IDPC), un réseau de plus de 180 ONG, parlent d’eux-mêmes. Entre 2009 et 2018, la culture du pavot à opium a augmenté de 125% et celle de la coca de 30%. Le nombre de consommateurs de stupéfiants et substances psychotropes, âgés de 15 à 64 ans, a lui aussi explosé, se chiffrant à 275 millions de personnes, soit une augmentation de 31% par rapport à 2009. Enfin, le nombre de décès (overdoses, VIH, hépatite C) liés aux drogues s’est élevé à 450 000 en 2015. Plus de 800 nouvelles substances psychoactives ont fait leur apparition sur un marché mondial de la drogue estimé entre 426 et 652 milliards de dollars.

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«Le monde est divisé entre les Etats conservateurs qui prônent la répression tous azimuts et ceux, plus pragmatiques, qui voient l’intérêt de mener une politique axée sur des impératifs de santé publique», relève Michel Kazatchkine. Parmi les premiers, on trouve des pays comme la Russie, l’Iran, la Chine, le Pakistan, les Philippines ou encore l’Indonésie. Parmi les seconds, des Etats comme le Portugal et la Suisse. «Pour nous, poursuit-il, le problème des drogues est un problème sociétal très large qui touche à la santé, au développement, à la justice, au crime organisé, au sida. Le tout répressif n’a pas de sens. A Vienne, il ne suffit pas de dire qu’on appliquera les conventions pertinentes en la matière avec une plus grande flexibilité. Car ces conventions sont sous-tendues par le même dogme de la prohibition.»

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Un indicateur ne trompe pas. La CND de Vienne a été jusqu’ici surtout fréquentée par les ministres de la Justice chargés de la répression. Michel Kazatchkine le fait remarquer: «Vienne évolue dans un système totalement clos et est obsédé par la prohibition.» Or, explique-t-il, 80 à 85% des consommateurs de drogue contrôlent parfaitement l’usage de telles substances. L’addiction et l’abus ne doivent pas être criminalisés, mais être traités comme un problème de santé publique. Le médecin français démonte quelques mythes. Notamment au sujet du cannabis. Selon une récente étude de l’Organisation mondiale de la santé, il n’est pas dangereux. Idem avec le LSD. «Mais, déplore Michel Kazatchkine, les décisions politiques prises à Vienne sont déconnectées des preuves scientifiques fournies par l’OMS.» La Commission globale ne perd pas espoir de briser l’isolement de Vienne en établissant davantage d’interactions, avec Genève notamment.

Décennie perdue

Lors d’une conférence intitulée «Une décennie perdue dans la guerre contre la drogue» organisée récemment à l’Institut de hautes études internationales et du développement, l’ex-conseillère fédérale Ruth Dreifuss, présidente de la Commission globale, s’est félicitée de la publication du rapport de l’International Drug Policy Consortium (IDPC), expression de la société civile. Mais elle a regretté qu’une évaluation critique de la politique répressive menée jusqu’ici «n’ait pas été faite par les Etats eux-mêmes et le système onusien». L’ex-ministre suisse de la Santé a décoché une flèche en direction de Vienne: «Quand on déclare la guerre, il importe de dire qui est l’ennemi et quand la guerre va se terminer. La guerre contre la drogue est en réalité une guerre contre les gens.» Sous l’administration de Bill Clinton, les Etats-Unis ont mené une vraie guerre contre la drogue qui s’est soldée par des incarcérations massives, surtout d’Afro-Américains. En 2016, face aux dommages causés, le président démocrate s’était senti obligé de présenter ses excuses.

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Avec la montée des populismes et des régimes autoritaires, la répression a encore de beaux jours devant elle. Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte mène une politique sans pitié contre les consommateurs de drogue, des «criminels» qu’il n’hésite pas à faire éliminer: 27 000 Philippins en trois ans. En Russie, et dans une moindre mesure en Europe de l’Est, les politiques répressives ont des conséquences: «C’est la seule région où l’épidémie de sida continue à être en croissance, constate Michel Kazatchkine. Et 70% des infections par le VIH de cette région concernent la Russie.»

Si la CND à Vienne ne semble pas prendre la mesure du désastre, des Etats prennent néanmoins le contre-pied. C’est le cas de la Suisse et de sa politique des quatre piliers (prévention, thérapie, réduction des risques, répression). Mais aussi du Portugal, qui a dépénalisé l’usage de drogues en 2001. Par pragmatisme, grâce à une réponse sociale à un problème sanitaire. En autorisant la distribution régulée de méthadone visant à réduire les risques sanitaires, en ouvrant des salles d’injection sous contrôle ou en organisant des échanges de seringues, le Portugal a enregistré une baisse importante de la consommation de drogues et de la violence. De même qu’une réduction drastique du nombre d’infectés par le VIH. La République tchèque est aussi un cas intéressant. Sous la présidence de Vaclav Havel, elle a dépénalisé l’usage de drogues. Au début des années 2000 toutefois, Prague a fait marche arrière sous l’impulsion d’un pouvoir conservateur. Mais après trois ans, une commission d’évaluation l’a martelé: c’était mieux avant et Prague a décrété à nouveau la dépénalisation.

Michel Kazatchkine en est convaincu: l’Europe occidentale s’oriente peu à peu vers une dépénalisation du cannabis. Sur la question, le débat en Suisse est loin d’être clos. Malgré la politique des quatre piliers.

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