Ce n’est qu’un réacteur parmi 54. Mais il porte la charge symbolique d’un éventuel retour du nucléaire au Japon, alors que le pays tente péniblement de se relever de Fukushima. Le réacteur numéro 3 de la centrale Tomari, sur l’île de Hokkaido, dans le nord du pays, a été réactivé mercredi à 16 heures (9 heures suisses) «après avoir obtenu le feu vert des autorités», a déclaré un porte-parole de l’opérateur, Hokkaido Electric Power. L’Agence de sûreté industrielle et nucléaire (NISA) a indiqué que les derniers tests de sécurité avaient été achevés la semaine dernière.

Cela fait tout juste cinq mois que le tsunami géant, déclenché par un séisme de magnitude 9, a dévasté la côte Pacifique de l’archipel, heurtant de plein fouet la centrale nucléaire de Fukushima Daichi et laissant derrière lui plus de 20 000 morts. Cinq mois pendant lesquels les trois quarts des réacteurs japonais sont restés à l’arrêt, pour maintenance ou par mesure de sécurité, dont celui de Tomari, un modèle récent (2009). Aujourd’hui, seule une douzaine de réacteurs sont encore en activité et le Japon, dont 30% de l’électricité provenait du nucléaire avant Fukushima, manque de ressources.

Climat hautement anxiogène

Cinq mois ont-ils suffi aux Japonais pour sortir du traumatisme d’un tel désastre, au moins équivalent à Tchernobyl? Le nucléaire reste au centre des préoccupations, alors que l’opérateur Tepco vient d’annoncer que le refroidissement des quatre réacteurs de Fukushima prendra plus de temps que prévu. Le climat post-catastrophe est hautement anxiogène: alertes sur l’eau, les légumes, les viandes et les poissons, les scandales de nourriture polluée par des dépôts de substances radioactives se multiplient. Les Japonais ne savent plus comment se nourrir sereinement. Les livres traitant de la crise nucléaire s’arrachent dans les librairies. Et la méfiance est totale, surtout depuis la révélation de tentatives de manipulation de la part de la NISA, soupçonnée d’avoir demandé aux compagnies d’électricité de mobiliser leurs employés pour poser des questions favorables au nucléaire lors de débats publics.

L’électricité manque

De plus en plus de Japonais se déclarent opposés au redémarrage des centrales arrêtées. Même le premier ministre Naoto Kan s’est prononcé en faveur d’un abandon progressif du nucléaire au profit des énergies renouvelables. Les autorités s’apprêtent à faire un pas dans ce sens en mettant en place une loi qui obligera les grandes compagnies d’électricité à acheter du courant produit à partir des énergies vertes. Le tarif sera fixé par le Ministère de l’économie sous la supervision d’une commission indépendante et devra garantir la rentabilité de la production issue des énergies renouvelables. Cette nouvelle mesure devrait entrer en vigueur le 1er juillet 2012.

Mais «dans l’immédiat, le Japon manque cruellement d’électricité, il s’achemine vers un redémarrage de ses autres centrales et n’est pas près d’abandonner le nucléaire», estime Martial Jorel, directeur de la sûreté des réacteurs à l’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). D’autant que le Ministère de l’économie et de l’industrie, dont dépend encore l’Agence de sûreté industrielle et nucléaire, est favorable à la remise en exploitation commerciale des réacteurs ayant satisfait aux tests de sûreté imposés par le gouvernement. Bientôt, l’agence, chargée de superviser le nucléaire et non d’en faire la promotion, sera dirigée par le Ministère de l’environnement, pour rompre avec ses accointances. Ces mesures suffiront-elle à rassurer les Japonais?