«Beaucoup de journalistes se demandent, inquiets, qui sera le prochain arrêté. J’ai donné à ma famille la liste des personnes à contacter si je ne rentre pas à la maison un soir.» Dans ses locaux étroits, Zayar Hlaing, rédacteur en chef du journal d’investigation birman Maw Kun, ne cache pas ses craintes derrière son sourire.

Ces derniers mois, les arrestations de ses confrères se sont multipliées. En juin, trois d’entre eux ont passé près de deux mois en prison, détenus après un reportage au sein de l’Etat Shan, dans le nord du pays, aux côtés d’un groupe rebelle armé. Ils ont été accusés «d’association illégale» en vertu d’une loi héritée de la période coloniale. En novembre, la justice a condamné deux journalistes étrangers et leur accompagnateur birman, un reporter reconnu dans le pays, à 2 mois de prison pour avoir filmé avec un drone sans permission.

Dans le classement mondial 2017 de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, la Birmanie est à la 131e place sur 180. Si le pays a aboli en 2012 la censure sur les médias, qui devaient précédemment envoyer leurs brouillons avant la publication, il connaît aujourd’hui une forte autocensure, explique Tha Lun Zaung Htet, responsable du Comité de protection des journalistes en Birmanie.

Près de 50% des plaignants sont proches du pouvoir

«On doit être très prudent lorsqu’on parle des militaires ou des sujets liés aux interventions de l’armée dans les zones de conflits ethniques», ajoute ce journaliste birman, qui a commencé sa carrière il y a dix-sept ans. «Bien sûr, parfois, on décide de ne rien publier…», avoue ce producteur de télévision.

Depuis la dissolution de la junte militaire en 2011, la Birmanie a vu la naissance de médias indépendants et le retour de certains journalistes exilés. Mais de nombreuses lois menacent la liberté de la presse.

«La loi la plus dangereuse pour les journalistes est la loi sur les télécommunications, qui date de 2013», souligne Yin Yadanar Thein, de l’association Free Expression Myanmar. Ceux qui sont accusés de diffamation en ligne risquent deux ans de prison. «C’est très facile pour ceux qui portent plainte, détaille la jeune femme. Il n’y a aucune définition du terme diffamation. Donc si vous citez simplement le nom de quelqu’un, cette personne peut vous accuser.»

Depuis que le parti du Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est au pouvoir, 95 plaintes ont été déposées, visant notamment des activistes, des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes. Près de 50% des plaignants sont, eux, des proches du pouvoir. En août dernier, la loi a été amendée, réduisant les peines de prison et interdisant de porter plainte au nom de quelqu’un d’autre. «Des changements insuffisants», assure cependant Free Expression Myanmar.

Un accès à l’information très difficile

«Le gouvernement actuel n’a aucune volonté d’agir», dénonce Zayar Hlaing, journaliste d’investigation. «Au début de l’année, j’ai demandé à un haut officiel de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD, le parti au pouvoir): à quel rang mettez-vous la liberté de la presse dans vos priorités? Il m’a répondu: peut-être dix ou onze… Aujourd’hui, ils l’ont oubliée.»

En plus de la menace d’une arrestation, l’accès à l’information est très difficile, continue Zayar Hlaing: le gouvernement ou les militaires ne répondent quasiment jamais aux demandes des journalistes. Les autorités ont par ailleurs interdit l’accès à certaines zones dans l’Etat Rakhine, où a eu lieu la répression de l’armée contre la minorité musulmane des Rohingyas. «La principale source d’informations sur le Rakhine est donc la propagande du gouvernement», observe Yin Yadanar Thein.

«Dès qu’on veut travailler sur ce sujet, on est confronté à des menaces du gouvernement mais aussi des nationalistes et des religieux radicaux. C’est une situation terrible», ajoute Tha Lun Zaung Htet, à qui il a été proposé de partir travailler aux Etats-Unis. Mais ce Birman a décidé de rester. Si les journalistes s’en vont, explique-t-il, «le pays sera entièrement plongé dans le noir».