Quand il est parti en vacances d'été il y a deux ans, George Bush portait un livre sous le bras. Ce n'est pas fréquent, ça s'est remarqué, c'était un message. Sur la jaquette du bouquin, il y avait une recommandation: «Si je pouvais demander au président de lire un livre, ce serait celui-là.» Signé: William Kristol, porte-parole du courant néo-conservateur, avocat affiché de la guerre contre Saddam Hussein depuis le milieu des années 90. Dans le livre, Supreme Command, l'historien militaire Eliot Cohen fait le portrait d'hommes d'Etat en temps de guerre. Les vaincus, comme Lyndon Johnson au Vietnam, sont ceux qui écoutent trop leurs conseillers et leurs généraux pusillanimes. Les vainqueurs – Abraham Lincoln, Churchill – sont ceux qui poursuivent obstinément leur projet, malgré les épreuves.

George Bush churchillien? Ça fera sourire. Mais mardi soir, dans sa conférence de presse, le président américain a démontré par tout ce qu'il a dit, et par le ton qu'il a adopté, son adhésion à la «ligne Cohen». L'Irak est un combat que les Etats-Unis, sous sa direction, ont choisi de conduire, et il faut le mener jusqu'au bout. Il est même convaincu que cette posture est pour lui la seule possible s'il veut gagner dans les urnes en novembre.

«Un plan pour gagner»

«Je n'ai pas de plan pour perdre (l'élection), a-t-il dit. J'ai seulement un plan pour gagner la lutte contre le terrorisme.» Plus que jamais, il voit ce qui a commencé il y a 31 mois comme un devoir moral («Nous avons l'obligation d'aider à répandre la liberté»), et il y met – comme dit le New York Times qui ne l'approuve pas – un «zèle missionnaire». Il faut «voir grand», dit-il, «nous changeons le monde» en commençant par le Proche-Orient. Et «l'échec n'est pas une option», car il serait «célébré par tous les ennemis de l'Amérique dans le monde», qui «proclameraient notre faiblesse et notre décadence».

Face à des journalistes soudain agressifs et sceptiques, George Bush, qui n'aime pas l'exercice de la conférence de presse en direct, semblait soudain à l'aise, convaincu et résolu, repartant dans sa «vision» chaque fois que les questions s'approchaient de trop près de la rudesse concrète du terrain irakien, ou des dysfonctionnements de son administration avant le 11 septembre 2001.

Une des clés de ce discours survolant, c'est l'amalgame que cherche à imposer le président entre la guerre en Irak et la lutte contre le terrorisme. Il ne fait pas de doute que le pays envahi est devenu un aimant pour les groupes dressés contre l'hégémonie américaine dans la région. Mais George Bush retourne l'argument comme un gant: les ennemis de l'Amérique sont partout où elle les combat.

Dans cette logique, sans surprise, la date du 30 juin pour transférer le pouvoir à Bagdad à un gouvernement provisoire est maintenue contre vents et marées. En changer, dit-il, ce serait «trahir les Irakiens». Cette échéance, à vrai dire, s'est imposée à tous. Lakdhar Brahimi, l'envoyé spécial de Kofi Annan, a affirmé hier dans la capitale irakienne que ce passage de témoin politique, et le départ symbolique de Paul Bremer, pouvait contribuer à diminuer les tensions et la violence. Le proconsul américain devrait être remplacé – mais avec le titre d'ambassadeur – par John Negroponte, actuel représentant à l'ONU, et naguère ambassadeur au Honduras, quand les Etats-Unis tentaient de déstabiliser le régime sandiniste dans le Nicaragua voisin.

John Kerry se déchaîne

John Kerry lui-même s'est rallié à la date du 30 juin, après avoir dénoncé ce choix comme une décision arbitraire et électorale. Le candidat démocrate, par contre, se déchaîne contre l'absence de tout plan réaliste, dans les propos de son adversaire, pour atteindre les buts qu'il fixe. Il multiplie les appels à l'internationalisation de la reconstruction: «Le multilatéralisme n'est pas une faiblesse, c'est une force, dit-il. Et nous avons besoin d'un président qui comprenne cela.»

George Bush, lui, veut bien de l'ONU comme d'un «honnête courtier» dans cette phase de transferts. Mais il n'est certainement pas prêt – comme l'écrit le porte-voix éditorial du Wall Street Journal – à abandonner aux Nations unies le contrôle politique de l'Irak tant que l'armée américaine y assure (ou n'y assure pas) la sécurité. Bush a aussi avancé l'idée d'un engagement de l'OTAN dans le contrôle des frontières irakiennes, et dans la division multinationale actuellement sous commandement polonais.

Dans l'immédiat – et toujours dans la «ligne Cohen» – George Bush veut réduire la résistance en Irak, dans laquelle il ne voit pas un soulèvement national, ni un début de guerre civile, mais une tentative par les groupes extrémistes de conquérir du pouvoir. Pour les faire taire, il veut mobiliser «une force décisive». Le Pentagone vient de décider, dans un premier temps, de prolonger de trois mois le déploiement de plusieurs grandes unités.

Début d'un engrenage, comme au Vietnam? George Bush rejette cette «fausse analogie». Elle est fausse, dans son esprit, parce que, selon le scénario de «Supreme Command», il pense que les Etats-Unis peuvent gagner en Irak le type de guerre qu'ils ont perdue en Indochine.