Les murs sont de marbre blanc et les coupoles d'or: mais les dignitaires orthodoxes qui ont consacré à Ekaterinbourg, dans l'Oural, l'«église-mémorial sur le sang versé» étaient vêtus du rouge des martyrs. A l'endroit même et au moment du 85e anniversaire de l'exécution, le 17 juillet 1918, du tsar Nicolas II, de sa femme et de ses cinq enfants, par des soldats de l'Armée… rouge. C'est pourtant une nouvelle composante de la société russe, celle des grandes compagnies privées, qui a financé le coût de la cathédrale: un million de dollars.

«Tournant historique»

Les quelque 5000 pèlerins présents appartiennent encore à un autre monde, puisque la plupart avaient fait le trajet – souvent des centaines de kilomètres – à pied et ont couché sous tente. Le patriarche Alexis II n'a pas manqué l'occasion d'en appeler à «l'union entre l'Eglise, l'Etat et le peuple russe» et d'évoquer la possibilité d'«un tournant historique», dans un message envoyé de Moscou puisque ses médecins lui avaient interdit le déplacement en raison d'une santé chancelante. On est pourtant encore loin d'une réconciliation générale. Par une ironie de l'histoire, le même jour la flamme permanente brûlant à Saint-Pétersbourg à la mémoire des communistes tués en 1917 vient de s'éteindre, obstruée par des cannettes de bière et divers déchets. Les autorités de la ville accusent de ce sacrilège les sans-abri et les adolescents qui avaient pris l'habitude de venir se réchauffer et se saouler devant «le feu éternel du souvenir».

Personne, par ailleurs, n'a oublié à Ekaterinbourg que la maison où avaient été exécutés les Romanov fut démolie en 1977 par décret du secrétaire général du Parti communiste local: un certain Boris Eltsine. L'église-mémorial, elle, malgré sa lourde symbolique, a connu des débuts parfaitement en phase avec la Russie contemporaine: sa construction avait commencé au début des années 90 déjà, mais l'argent dévolu au projet s'était mystérieusement évaporé et il avait fallu, il y a quatre ans, organiser une nouvelle collecte. Lors de la cérémonie de consécration, qui a duré six heures, les pèlerins ont dû rester dehors dans le vent, le froid et la pluie, l'intérieur de l'église étant occupé par les 500 invités officiels – descendants des Romanov, artistes, politiciens.

Les paroissiens d'Ekaterinbourg réclament maintenant le démantèlement des sculptures représentant, à l'entrée de l'église, les membres de la famille Romanov face au peloton d'exécution, au motif qu'ils portent des croix sur leurs habits. Or, la tradition orthodoxe veut que les croix se portent toujours sous les vêtements. Certains croyants se sont même souvenus qu'à l'époque des Romanov, «seules les prostituées osaient porter des croix sur leurs habits». Enfin, dernière goutte d'huile amère sur le feu sacré: l'absence du patriarche a été interprétée dans les médias comme un manque d'enthousiasme à raviver cette tranche de l'histoire russe. En 1998 déjà, Alexis II avait boudé le rapatriement, organisé par un Boris Eltsine sans doute repentant, des restes de la famille royale vers Saint-Pétersbourg. Le quotidien Moskovskii Komsomolets exhumait d'ailleurs hier la réaction officielle de l'Eglise orthodoxe à l'abdication de Nicolas II le 9 mars 1917: «Que la volonté de Dieu soit faite: la Russie entre dans une ère nouvelle. L'obéissance au gouvernement temporaire devrait permettre à notre grande patrie d'emprunter le chemin de la liberté véritable, du bonheur et de la gloire.»

Une réaction qui peut s'expliquer par la détérioration des relations entre le clergé et le tsar à la fin du règne des Romanov. Une Eglise orthodoxe officielle s'est d'ailleurs maintenue durant les septante ans de communisme avec la bénédiction des autorités soviétiques. Les bonnes relations entretenues durant de longues années par le patriarche actuel Alexis II avec le KGB sont par exemple de notoriété publique. D'autres cathédrales et monuments aux millions de martyrs de la récente histoire russe seront donc sans doute nécessaires pour achever de paver le chemin de la réconciliation.