C'est évidemment le signe le plus patent du réchauffement des dernières semaines: la première équipe parmi les sauveteurs étrangers à avoir atterri à Athènes, après le tremblement de terre qui a secoué mardi la capitale grecque, était turque. Une mission qui a valeur de remerciement puisque les Grecs avaient eux-mêmes envoyé force aide humanitaire, médecins et secouristes suite au séisme d'Izmit, le 17 août dernier.

A l'époque, les Turcs avaient été particulièrement touchés par l'attitude de leurs voisins. Il est vrai qu'en Turquie, le pouvoir – copieusement relayé par une presse populiste et souvent hargneuse – perd rarement une occasion de fustiger l'ennemi intime, de l'autre côté de l'Egée. En général, Athènes répond sur le même ton. Des bisbilles qui peuvent dégénérer assez vite: en 1996, un affrontement entre les marines des deux pays fut évité grâce à l'intervention in extremis de la diplomatie américaine. La raison du différend? Un rocher inhabité de l'Egée sur lequel un pope grec et des journalistes turcs avaient alternativement planté leurs drapeaux!

Société civile

On comprend donc la surprise des rescapés du séisme d'Izmit qui ont vu arriver des secouristes grecs parfois avant même leurs homologues turcs. De même, les différentes déclarations du ministre de la Santé Osman Durmus refusant les dons du sang en provenance de Grèce ont été très durement critiquées en Turquie. Il faut dire qu'en ultranationaliste patenté (il est membre du MHP, le parti d'extrême droite entré au gouvernement en avril dernier), le ministre de la Santé avait enchaîné les perles xénophobes et persistait encore il y a quelques jours, martelant publiquement sa devise: «Un Turc n'a pas d'autre ami qu'un Turc!»

Si l'on doit parler de réchauffement, c'est donc bien à la société civile qu'on le doit. En Grèce comme en Turquie, ce sont les organisations non gouvernementales ou les simples particuliers qui se sont précipités à l'aide des victimes. Les sauveteurs arrivés à Athènes mercredi matin sont tous membres de l'association AKUT (un acronyme pour «recherche et sauvetage»). Il s'agit de la seule organisation turque ainsi spécialisée: 200 volontaires, dont des médecins, alpinistes, plongeurs sous-marins qui ont fait merveille lors de la catastrophe d'Izmit. Ce sont eux en effet qui ont sauvé près d'un tiers des 650 personnes dégagées vivantes de sous les décombres. Par contraste, leur efficacité avait d'ailleurs attiré l'attention sur l'incompétence des services d'assistance officiels en Turquie.

En fait, si les autorités des deux côtés de la mer Egée sont souvent à couteaux tirés, les populations, elles, n'ont pas forcément les mêmes préventions. «Chaque fois que je vais en Grèce et que les gens apprennent que je suis Turc, leur gentillesse et leur hospitalité se dédoublent», indique Selçuk, un jeune cadre d'Istanbul pour qui les îles grecques sont devenues un lieu de villégiature régulier.

Ces manifestations spontanées de sympathie, des Grecs pour les Turcs puis des Turcs pour les Grecs, ont toutefois permis aux diplomaties des deux pays de concrétiser un rapprochement entamé au début de l'été. En juin, les ministres grec et turc des Affaires étrangères (qui s'apprécient personnellement, ce qui facilite déjà les choses) entreprenaient un premier dialogue. Bien sûr, les dossiers sensibles étaient prudemment remis sous le boisseau, les deux hommes se contentant d'évoquer des problèmes de second ordre: transports, tourisme, etc.

Ce week-end, au cours d'une réunion des chefs de la diplomatie européenne, la Grèce levait son veto sur une partie des fonds destinés à la Turquie et qui étaient bloqués depuis un an. Même si Athènes entend conserver ce moyen de pression – d'autres fonds restent toujours bloqués – le ministre grec des Affaires étrangères annonçait que son pays ne s'opposerait plus à la candidature de la Turquie à l'intégration européenne. Les diplomates visent évidemment le sommet d'Helsinki de décembre. La Turquie espère bien, cette fois, s'y qualifier comme candidate officielle. Les Quinze l'avaient rejeté il y a deux ans sur la base de la position grecque. Depuis, Ankara avait gelé ses relations politiques avec l'Union.

Le réchauffement des relations bilatérales a-t-il une chance de durer? Ce n'est pas impossible puisque les diplomaties semblent en avoir fait leur priorité. Mais les résistances ne seront pas minces notamment à propos de Chypre. La partie chypriote turque vient d'ailleurs d'annoncer qu'elle refusait toute négociation avec les Chypriotes grecs. Des pourparlers sous l'égide de l'ONU avaient été envisagés pour le début octobre.