Afrique

Au Mali, des élections en terrain miné

Meurtri depuis 2012 par des attaques djihadistes et terroristes, le Mali se prépare à voter pour l’élection présidentielle. Dans des conditions aussi délicates, un changement de tête n’est pas certain

Le dimanche 29 juillet, les Maliens sont appelés aux urnes pour élire leur sixième président depuis l’indépendance, en 1960. Dans l’isoloir, ils auront le choix entre 24 candidats, dont le chef d’Etat en exercice, Ibrahim Boubacar Keïta, et son principal opposant, Soumaïla Cissé. Une élection démocratique mais sur un terrain totalement miné. Car, bien au-delà du respect du calendrier républicain (les élections législatives sont prévues en octobre), elle intervient à un moment inopportun. Dans un pays en plein chaos, gangrené par les irrégularités, le premier tour du scrutin présidentiel suscite des inquiétudes. Un éventuel second tour est prévu le 12 août.

«Pourra-t-on voter correctement dans les régions du centre et du nord contrôlées par des extrémistes et des mouvements armés? Les affrontements interethniques s’arrêteront-ils au profit du calme et de la promotion du vivre-ensemble?» s’interroge Martin Faye, journaliste de la Fondation Hirondelle. Deux questions pour lesquelles il reste sans réponse. Présent sur le terrain, il constate bien le manque de mobilisation des Maliens, illustré par des grèves à répétition paralysant la distribution de cartes électorales.

Représentant de la fondation au Mali depuis 2013, il s’occupe de développer le projet Studio Tamani, un programme d’information en cinq langues diffusé en direct chaque jour par 70 radios à travers le pays. Il a été créé juste après la crise malienne (2012), avec comme objectif de «fournir de l’information indépendante et crédible aux populations pour leur permettre d’agir dans leur vie quotidienne et citoyenne». Une idée populaire qui permet à Studio Tamani de disposer d’un riche réseau de correspondants jugé comme «le seul réseau d’information indépendant à l’échelle nationale» par Martin Faye.

Des fraudes et des violences constatées

Les accusations de fraudes sont venues entacher les derniers préparatifs. Le vendredi 20 juillet, le parti du principal candidat de l’opposition, Soumaïla Cissé, annonçait l’existence d’un fichier électoral parallèle contenant plus de 275 000 doublons d’électeurs et de nombreux bureaux de vote fictifs malgré la présence de 11 000 agents de sécurité dans tout le pays. Le général Siaka Sangaré, président de la Direction générale des élections (DGE), l’organe chargé de la gestion du fichier électoral, a aussi voulu calmer le jeu en prétextant une erreur: «C’est faux et archi-faux. Il ne s’agit pas d’une volonté de fraude, mais d’une erreur informatique. L’Agetic [Agence des techniques de l’informatisation et de la communication] héberge le fichier électoral. Il y a eu une erreur dans l’application permettant cet hébergement. Cela va être corrigé.»

Lire aussi: Attaque contre des soldats maliens et français à Gao

Mais d’autres incidents continuent d’agiter le Mali. Dimanche dernier, après son atterrissage à Bamako, une équipe de cinq journalistes de la télévision française TV5 s’est fait agresser par des policiers. «Nous avons passé les contrôles aux frontières sans souci. Une fois dehors, devant l’aéroport, au moment de prendre la navette, trois membres de l’équipe ont été interpellés par un agent en civil», a expliqué à l’AFP le rédacteur en chef, Ousmane Ndiaye. «L’agent nous a demandé manu militari de le suivre. Il a arraché en même temps nos passeports. Une fois à l’intérieur du poste de police, il a violenté le réalisateur pour lui arracher son téléphone.» Considérés comme des «suspects», les journalistes ont ensuite été interrogés, puis relâchés deux heures après. Cette situation illustre encore les progrès que doit réaliser le Mali, seulement 115e sur 180 pays au classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2018.

Un pays à redresser

Aussitôt élu, le nouveau président aura fort à faire. Alors qu’un autre soldat malien vient de perdre la vie dans une embuscade djihadiste dans la région de Ségou, le chef de l’Etat devra commencer par reprendre le contrôle total du pays. En effet, depuis janvier 2012, le Mali est en état de guerre permanent. Meurtri par des attaques djihadistes, terroristes et des conflits intestinaux, il subit l’invasion du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), allié à Aqmi. Les attaques successives menées à travers le pays ont déjà fait depuis le début de l’année plus de 50 morts, selon un dernier rapport de l’ONU. L’opération «Barkhane», menée au Sahel et au Sahara par l’armée française et qui a pour objectif de pacifier la zone avec les forces militaires locales, a aidé à la reconquête du pays. Toutefois, la guerre n’est pas terminée et des zones entières, notamment dans le nord, sont toujours ciblées par des attaques malgré la signature de l’accord de paix en juin 2015, censé isoler définitivement les djihadistes.

Au-delà du manque de sécurité, le prochain président aura pour mission de réformer toutes les institutions du pays en supprimant les pratiques douteuses. «Il faudra démanteler et démolir les réseaux de corruption, supprimer le népotisme, le clientélisme, le trafic d’influence ou encore le détournement de fonds publics», liste Martin Faye. Des changements titanesques qui, en cas de victoire du régime actuel, ne pourraient pas forcément intervenir. Décrit par l’un de ses anciens compagnons de route comme un homme à fort caractère rêvant «d’un pouvoir fort, centralisé», Ibrahim Boubacar Keïta aura usé cinq premiers ministres en seulement un mandat. Parmi ses 23 concurrents figurent bon nombre de ses anciens ministres, ce qui dénote son caractère «difficile», selon l’un d’eux, Mountaga Tall. Un durcissement du régime peut donc être envisagé en cas de réélection. Pour rappel, «IBK» a été élu en 2013 avec 77,6% des suffrages exprimés.

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