Europe

A Malte, la fin du silence autour de la mort de Daphne Caruana Galizia

Deux ans après l’assassinat de la journaliste d’investigation, le premier ministre Joseph Muscat joue son destin politique alors que plusieurs de ses proches ont été poussés à la démission cette semaine. L’Union européenne envoie une mission urgente sur l'île

La mesure prise par le Parlement européen traduit la gravité des soupçons qui pèsent sur le respect de l’Etat de droit à Malte. Jeudi, il a décidé d’envoyer une mission urgente en raison des «interrogations sur l’indépendance du système judiciaire et de graves accusations de corruption aux plus hauts niveaux». L’affaire qui a rendu l’air de La Valette irrespirable débute le 16 octobre 2017 avec la mort de Daphne Caruana Galizia dans l’explosion de sa voiture. Depuis, trois assassins présumés ont été arrêtés. Mais du ou des commanditaires, pas de trace jusqu’ici.

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Tout s’est accéléré la semaine dernière avec une arrestation. Mercredi 20 novembre, l’homme d’affaires Yorgen Fenech est intercepté à bord de son yacht alors qu’il s’apprête à quitter le pays. Aux yeux de la famille de Daphne Caruana Galizia, il est l’un des principaux suspects. Et les premières auditions se révèlent fructueuses. Selon plusieurs sources, Yorgen Fenech serait passé aux aveux tout en demandant l’immunité en échange de son témoignage. Il suffit de quelques jours pour que l’onde de choc balaie la vie politique maltaise. Lundi dernier, le ministre du Tourisme et celui de l’Economie, ainsi que le chef de cabinet du premier ministre quittent leurs fonctions.

«Le mur du silence est tombé»

John Sweeney a mené une longue enquête parue début novembre sous la forme d’un livre, Murder on the Malta Express (Silvertail Books). Pour cet ancien journaliste de la BBC, les événements de la semaine écoulée changent la donne. «Le mur du silence est tombé, constate le Britannique. Il est désormais évident que toute cette affaire remonte jusqu’au bureau du premier ministre Joseph Muscat avec la mise en cause de son bras droit.»

Avant sa mort, Daphne Caruana Galizia s’intéressait à plusieurs affaires de pots-de-vin, dont certaines en lien avec les Panama Papers. Ses investigations faisaient apparaître un circuit qui aurait permis au ministre du Tourisme Konrad Mizzi – alors chargé du portefeuille de l’Energie – et au chef de cabinet Keith Schembri de toucher plusieurs millions d’euros sur leurs comptes au Panama via une société basée à Dubaï. L’enquête, poursuivie par un collectif de journalistes baptisé «Daphne Project», a révélé que cette société dubaïote appartient à un homme d’affaires maltais: Yorgen Fenech, le propriétaire du yacht intercepté.

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Le premier ministre s’accroche

Plongés depuis deux ans dans l’incertitude quant à l’ampleur des ramifications derrière l’assassinat de Daphne Caruana Galizia, les Maltais assistent désormais à une bataille politico-judiciaire sans précédent. Le premier ministre peut-il rester en fonction? Il a en tout cas choisi de se battre. Vendredi, quelques heures après l’audition et la remise en liberté de son ancien chef de cabinet, Joseph Muscat annonce le rejet de la demande d’immunité de Yorgen Fenech. Combatif au sortir d’une réunion de crise achevée à 3 heures du matin, il répète sa détermination à rester en fonction «jusqu’à la conclusion de l’enquête».

Une option invraisemblable pour John Sweeney. S’il n’accuse pas Joseph Muscat d’être personnellement responsable de la mort de la journaliste maltaise, il ne comprend pas comment celui-ci pourrait se maintenir à son poste. «Il ne devrait être impliqué d’aucune manière, le conflit d’intérêts est trop évident», analyse le journaliste. Lui qui avait interviewé le chef du gouvernement se remémore ses assurances: «Il avait affirmé qu’il démissionnerait s’il y avait le moindre relent de preuve le mettant en difficulté suite à la mort de Daphne. Aujourd’hui, c’est une véritable puanteur qui le rattrape. Il doit démissionner.»

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