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Une attaque du groupe Etat islamique contre les citernes de Vernier déjouée par le Service de renseignement de la Confédération. Des élus genevois, dont le responsable de la Sécurité Mauro Poggia, qui n’en avaient pas été informés. Une offre américaine pour récupérer les djihadistes suisses rejetée par Berne. Trois informations exclusives publiées ces dernières semaines par Le Temps sous la plume de Boris Mabillard (lire nos éditions des 14, 15 et 21 février).

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Retour en octobre 2019. Notre confrère est alors en reportage dans le nord-est de la Syrie. La Turquie vient de déclencher son offensive. Les Kurdes, fer de lance contre l’EI, voient leur rêve d’autonomie s’envoler. Nul ne sait combien de temps ils pourront garder en détention les milliers de djihadistes qu’ils ont capturés. Boris Mabillard visite des prisons, parle avec ces combattants du califat déchu et revient avec la conviction qu’une bombe à retardement menace l’Europe s’ils venaient à s’échapper.

Regard extérieur

Ses contacts, sur le terrain comme en Suisse, lui font comprendre que notre pays ne serait pas épargné. Pire: un projet d’attentat aurait été mis à exécution en 2018 par des ressortissants helvétiques en Syrie en s’appuyant sur leurs relais à Genève. Dès lors, il s’agit pour notre collègue de découvrir ce qui, dans cette information initiale, est avéré et ce qui relève de rumeurs, voire d’une volonté délibérée de manipulation.

Durant tout l’hiver, il dialogue avec la rédaction. Le but est double: nous tenir informés de l’avancée de son enquête et croiser son évaluation avec la nôtre. Car un travail comme celui-ci, prenant, obsédant, nécessite parfois un regard extérieur. Il faut non seulement vérifier tous les éléments relatifs au projet d’attentat, mais aussi comprendre comment les différentes autorités ont procédé. Qui a sonné l’alarme? Quels services de sécurité sont entrés en action? Et que savaient les responsables politiques aux différents échelons?

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Notre confrère doit aussi veiller à ne pas compromettre les enquêtes en cours. Il lui faut mettre dans la balance l’intérêt public de son travail et les difficultés potentielles qu’il pourrait poser aux différents organes chargés de mener des investigations.

A bout touchant

Fin janvier 2020. Boris Mabillard est à bout touchant. Son récit, corroboré par de nombreuses sources, est réévalué par la rédaction. Le constat est clair: il tient une enquête aussi solide qu’exclusive. Reste la question de la date de publication. Or, les affaires de terrorisme suscitent l’intérêt de beaucoup de médias. Et si un journaliste peut avoir de l’avance sur ses concurrents lorsqu’il commence son enquête, celle-ci se réduit à mesure qu’il approche des sources, recoupe des informations, sollicite des réactions officielles. Autant de démarches qui pourraient alerter ses confrères hors de la rédaction. Décision est donc prise de publier au mois de février.

Hasard du calendrier: cette enquête paraît en même temps que l’affaire Crypto AG. Dans un cas, les services de renseignement américains apparaissent sous un jour favorable car ils ont informé leurs homologues suisses d’un projet d’attentat. Dans l’autre, ils montrent une face sombre en infiltrant une entreprise basée en Suisse et en espionnant une centaine d’Etats. Le 14 février, au 19h30 de la RTS, Dick Marty s’en étonne. «Je ne peux m’empêcher de penser que c’est une belle coïncidence que cette nouvelle tombe maintenant», glisse l’ancien rapporteur du Conseil de l’Europe sur les prisons secrètes de la CIA. La réalité est bien plus prosaïque: arrivée à maturité, une enquête doit sortir au plus vite. Même sans coup de fil de la CIA.

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