Le geste d'apaisement de l'ayatollah Khamenei n'aura pas suffi. Bien que le guide suprême ait ordonné dimanche la révision de la condamnation à mort du réformateur Hachem Aghajari, plus de 5000 étudiants se sont réunis lundi à Téhéran, pour la plus importante manifestation depuis le début du mouvement le 9 novembre. La jeunesse iranienne veut sa liberté et le fait savoir: «Mort aux talibans, de Kaboul à Téhéran» était l'un des slogans phares de la journée. Le rassemblement a été perturbé par l'attaque de plusieurs centaines d'extrémistes islamistes. Les forces de l'ordre sont par ailleurs intervenues – parfois à coups de matraques – lorsqu'un groupe a tenté de se diriger vers la grande place Enghelab. Une quinzaine de personnes ont été interpellées.

Le ministre de l'Enseignement supérieur, Mostafa Moïn, a annoncé lundi en fin d'après-midi que le dossier Aghajari serait examiné par le Conseil suprême de la sécurité intérieure, qui n'a cependant aucun pouvoir judiciaire. Volonté de calmer les esprits tout en ne faisant que peu de concessions? Mohammed-Reza Djalili, spécialiste du Moyen-Orient à l'Institut des hautes études internationales de Genève (HEI), analyse la situation.

Le Temps: Que traduit ce mouvement de contestation?

Mohammed-Reza Djalili: La condamnation à mort d'Aghajari n'est qu'un prétexte. Ces manifestations révèlent en réalité un malaise général de la société. Au niveau politique d'abord; les Iraniens sont totalement désillusionnés par rapport au réformisme et en ont ras-le-bol des conservateurs. La «troisième voie», qui prône la séparation de la religion et de la politique, prend donc une ampleur considérable.

Au niveau socio-économique ensuite; la situation économique du pays est toujours très précaire et dépendante du pétrole. Qui plus est, le 1,5 million d'étudiants, en majorité des femmes, ont peu de chances de trouver un emploi. On assiste ainsi à la plus importante fuite de cerveaux de l'histoire iranienne, 200 000 intellectuels quittent le pays chaque année. Au niveau international enfin, la population ne se reconnaît pas dans les choix de politique extérieure des autorités, tant en ce qui concerne les Etats-Unis que l'Irak ou le Proche-Orient.

– Ces manifestations peuvent-elles avoir une incidence sur le régime?

– Pour l'instant, c'est la carotte et le bâton: on annonce un jour que la condamnation à mort sera révisée, on commence à réprimer les manifestants le lendemain. Cela dit, le temps des exécutions est dépassé. On assiste actuellement à la naissance d'une société civile et à la nécessité pour l'Iran de normaliser ses relations avec l'Occident et en particulier avec l'Europe. Dans ce contexte, exécuter Hachem Aghajari serait une faute lourde. De là à dire si le régime va changer…

– Peut-on comparer ce mouvement avec celui de 1999?

– Ces manifestations n'ont, pour l'instant en tout cas, pas du tout la même ampleur que celles de 1999, marquées surtout par une répression extrêmement dure (20 000 étudiants avaient alors envahi les rues, ndlr). L'état d'esprit a également changé. Les manifestants d'alors avaient encore un espoir de changement grâce aux réformateurs, mais aujourd'hui, la désillusion est totale. Après cinq années de promesses du président, on en arrive à un stade où la seule chose qu'il propose, c'est une loi pour renforcer son propre pouvoir! La République islamiste d'Iran est une démocratie toute relative: les instances élues par le peuple, c'est-à-dire le président et le parlement, sont soumises à l'autorité du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. On devrait plutôt parler de monarchie divine!