Les Français peuvent-ils encore manifester tranquillement? A en juger par les défilés qui ont rassemblé des dizaines de milliers de lycéens depuis février, il est permis d'en douter. Le mouvement, organisé pour protester contre la réduction du nombre de professeurs, a été perturbé à plusieurs reprises par des groupes d'émeutiers encagoulés qui dépouillent les manifestants, se battent entre eux et provoquent les forces de l'ordre. De nouveaux incidents sont attendus lors de la grande manifestation qui doit se dérouler ce jeudi à Paris.

Selon un responsable policier, «on a vu les problèmes de violence apparaître dans le courant du mois de mars», lorsque les élèves des lycées professionnels ont rejoint le mouvement. Ce qui donne une première indication sur l'identité des «cogneurs» ou «casseurs», comme les appellent les médias: beaucoup d'entre eux viennent de filières «bac pro» qui, dans un pays où seul l'accès aux grandes écoles garantit la réussite, incarnent bien involontairement la lie de la société.

Les «bolos» visés

Un tiers des quelque 150 émeutiers arrêtés jusqu'à présent étaient déjà connus des services de police. Et, à en juger par les numéros de département qu'ils scandent en guise de défi - «neuf-trois» pour la Seine-Saint-Denis ou «sept-huit» pour les Yvelines -, la plupart des fauteurs de troubles viennent de la banlieue parisienne. Entre ces jeunes venus de cités éloignées les unes des autres, un simple «mauvais regard» peut déclencher les hostilités, souligne le policier précité.

Mais les principales victimes des violences sont d'autres lycéens qui se font voler téléphones portables, iPod et autres ustensiles de valeur. Il s'agit de préférence d'élèves d'allure gentillette, aisée, portant lunettes et belles baskets, qu'on appelle «bolos» en langage de banlieue.

«Le bolos, c'est le type qu'on peut racketter facilement, qui a l'air fragile ou qui se laisse insulter sans réagir, explique Axel Ardes, journaliste au Bondy blog, le site créé en banlieue parisienne par des journalistes de L'Hebdo. Or, les manifestations sont des endroits où il y a beaucoup de «bolos». Il suffit que quelqu'un donne l'impression d'être une victime possible pour qu'une bande se jette dessus.» Les «bolos» peuvent aussi être des jeunes filles ou des journalistes, autres cibles privilégiées des raids menés à l'intérieur des manifestations.

Les défilés contre le Contrat première embauche (CPE), en 2006, avaient révélé au grand jour l'ampleur du phénomène. Depuis, peu de grandes manifestations de jeunes, étudiants ou lycéens, ont été épargnées. La police a dû adapter son dispositif: au lieu de laisser les «bolos» se faire dépouiller à l'intérieur des périmètres de sécurité, des agents en civil pénètrent à l'intérieur des cortèges pour repérer et interpeller les éléments violents.

Cette année, estime la police, «il n'y a pas eu de gros dégâts». Quelques voitures malmenées, des vols et des bagarres, mais rien de comparable aux équipées sauvages qui s'étaient produites il y a deux ans. Les dégâts sont plutôt d'ordre psychologique: «Il y a un phénomène de peur, qui dégrade largement les manifs, les empêche de se développer et décrédibilise le mouvement lycéen», constate Axel Ardes.

Ce jeudi, les autorités espèrent que la présence de nombreux professeurs et des services d'ordre des syndicats dans les manifestations permettra de limiter les violences. Mais, selon une source policière, «on ne peut pas exclure un incident grave. Il suffirait qu'un lycéen se blesse en tombant d'un abribus... vous pouvez imaginer les conséquences que ça peut avoir.»