Après le Brexit, voici le Chexit, pour «La Chine dehors». Mardi après-midi à Manille, si tôt connue la décision favorable de la Cour permanente d’arbitrage en faveur des Philippines, une centaine de manifestants s’est rendue devant le consulat chinois. Ils ont célébré à leur manière, rapporte l’agence AP, la sentence unanime rendue par les juges de La Haye à propos du différend maritime entre les deux pays.

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A Pékin, en revanche, un bref communiqué a immédiatement et sans surprise condamné la décision, considérée comme «nulle et non avenue». Quelques heures plus tard, le président chinois a précisé que la Chine n’acceptera aucune proposition ou action s’appuyant sur le verdict de la cour d'arbitrage, a indiqué l’agence Xinhua.

Début 2013, les Philippines s’étaient tournées vers la Cour permanente d’arbitrage (CPA), pour régler plusieurs différends territoriaux en mer de Chine méridionale, portant sur l’archipel des Spratleys et le récife de Scarborough. Pékin a toujours contesté la légitimité de la procédure et depuis le début, annoncé ne pas respecter sa décision. La sentence rendue mardi s’appuie cependant sur la Convention de l’ONU sur le droit de la mer, dont les deux pays sont signataires.

Au final, Pékin a mardi subi ce qui pourrait être considéré comme un camouflet. La Cour juge qu'il n'y a «aucune preuve que la Chine a exercé un contrôle exclusif des eaux ou de leurs ressources», écrit-elle dans son jugement de 501 pages. Pire, il n’existe «aucun fondement juridique pour qu’"elle revendique des droits historiques sur des ressources dans les zones maritimes à l'intérieur de la 'ligne en neuf traits’». La décision est de grande portée car Pékin utilise cette ligne, apparue à la fin des années 1940, pour revendiquer le contrôle de près de 80% de cette mer, soit un espace aussi grand que la Méditerranée. Un espace par lequel transite près de 40% du commerce de marchandise de la deuxième économie de la planète.

Une sentence difficile à appliquer

En outre, Pékin a violé la souveraineté des Philippines en «interférant avec les pêcheurs philippins et les explorations pétrolières», une situation à l’origine du recours à l’arbitrage, et avec la «construction d’îles artificielles». La Cour ne reconnaît d'ailleurs pas le statut d’île. Impossible donc d’y appliquer une zone économique exclusive de 200 milles marins comme le prévoit la Convention. Enfin, les actions de la Chine ont provoqué «de sévère dommages à l’environnement».

«Je suis surpris par la netteté de la sentence. Il n’y a pas de marge d’interprétation. De plus, la Cour a mis en pièce la ligne des neuf traits», réagit Li Mingjiang, professeur associés à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour. En outre, le géant chinois, par son intransigeance, est devenu «le méchant de la région», commente ce spécialiste du dossier. Avant d’avertir: «la défaite est presque totale pour la Chine, ce qui rend difficile l’utilisation de la sentence car Pékin n’acceptera jamais d’amorcer un dialogue sur une telle base. Si un pays se risque à l'utiliser, cela ne pourra conduire qu’à une nouvelle escalade.» Taïwan, le Vietnam, la Malaisie et Brunei ont aussi des revendications, mais elles entrent en conflit avec leurs relations politiques et économiques avec la Chine et peu d'observateurs s’attendent à une nouvelle action devant la CPA.

La portée réelle de la sentence arbitrale reste cependant à définir. Car si la Cour écrit que sa décision est contraignante, il n’existe pas de force policière ni de mécanisme pour contraindre Pékin à s’y plier. La pression est donc politique. Mardi après-midi, Washington a estimé que la sentence est «une contribution importante à la résolution pacifique des différends en mer de Chine du Sud». Le porte-parole du Département d’Etat a ajouté que les Etats-Unis appelaient les «deux parties à se conformer à leurs obligations» et à «éviter toutes provocations verbales».

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Côté philippin, la réaction officielle a été mesurée. Le ministre des Affaires étrangères s’est réjoui de cette «décision majeure», mais il a aussi appelé «tous ceux concernés à la retenue et à la sobriété». Sa déclaration s’inscrit dans le changement de ton adopté par Manille depuis l’arrivée au pouvoir, le mois dernier, de Rodrigo Duterte. Contrairement à son prédécesseur, Begnino Aquino, le nouveau président a fait plusieurs déclarations en direction de la Chine. «C’est une main tendue», décrypte Sébastien Colin, chercheur à Hongkong (lire aussi ci-dessous). Spécialiste de la politique maritime de la Chine, il observe que Rodrigo Duterte paraît prêt à discuter avec Pékin d’une exploitation des ressources des espaces contestés.

Cette voie du dialogue ressemble «au scénario idéal», abonde Li Mingjiang. Cependant, le professeur de Singapour n’y croit guère: «Avant d’imaginer toute suite à ce différend, il faut que les esprits se calment. En Chine, l’affaire est ressentie avec beaucoup d’émotion. Les Etats-Unis seraient bien avisés de ne pas envoyer un de leurs navires croiser dans la région avec un bon moment.»