La Finlande ne savait pas qu'elle bénéficiait d'une pareille réputation d'hospitalité si loin de ses frontières. Depuis le début du mois, 1063 Tziganes de Slovaquie ont subitement débarqué à l'aéroport d'Helsinki, prenant de court les autorités locales, d'autant plus paniquées par cet afflux que les faibles capacités d'accueil du pays sont déjà saturées par des réfugiés du Kosovo. Mercredi, le gouvernement finlandais a rétabli immédiatement pour une période de quatre mois l'obligation de visa pour tous les ressortissants slovaques, diplomates compris. «Il semblerait que les Tziganes aient choisi la Finlande parce qu'elle était jusqu'ici le seul pays de l'Union européenne signataire des accords de Schengen à ne pas exiger de visa pour les Slovaques», explique Judith Kumin, porte-parole du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) à Genève.

Officiellement, les Rom de Slovaquie – 400 000 personnes, soit près de 7% de la population – quittent leur pays pour fuir le racisme ambiant. Essentiellement concentrés dans l'est, autour des grandes cités industrielles de Presov et de Kosice, ils sont parqués depuis plusieurs générations dans de véritables ghettos où les conditions de vie s'avèrent particulièrement accablantes. Leurs logements ne disposent généralement ni d'eau courante ni d'électricité, encore moins d'égouts. Et 90% des Rom sont au chômage, alors que la moyenne nationale est de 15%. L'avenir s'annonce radin. Les enfants ne fréquentent en effet que très rarement l'école publique.

«La prétendue incapacité de la minorité tzigane à s'adapter socialement sert de prétexte aux autorités pour placer des enfants parfaitement normaux dans des établissements pour handicapés mentaux», relève l'écrivain américain Isabel Fonseca, auteur d'un ouvrage sur les Tziganes d'Europe de l'Est. Enfin, depuis plusieurs années, les pogroms racistes de groupuscules néo-nazis et la montée de l'intolérance raciale n'ont cessé de progresser, comme dans les autres pays de la région où vivent d'importantes communautés rom (République tchèque, Hongrie, Roumanie, Yougoslavie). Ce sinistre tableau est en soi une explication de la vague de départs vers la Finlande. La rumeur qui commence à se répandre dans la capitale Bratislava en donne néanmoins une autre.

«Nous avons constaté que les numéros de passeport des Tziganes parvenus en Finlande se suivaient, commente Juraj Kittler, journaliste au quotidien Sme. Cela indique que ces documents ont été délivrés au même moment et au même endroit et fait douter de la spontanéité des départs. En outre, il n'existe aucune liaison aérienne directe entre la Slovaquie et la Finlande. Les Rom ont pris l'avion soit à Budapest, soit à Prague. La Convention européenne des droits de l'homme stipule pourtant qu'un requérant d'asile qui se dit persécuté a le devoir de déposer sa demande d'asile dans le premier pays dit «sûr» dans lequel il parvient. La Hongrie et la République tchèque font partie de cette catégorie.»

Si nul ne conteste le réel désir des Rom slovaques de quitter leur pays, le financement de leur voyage soulève des interrogations. Le prix du billet d'avion équivaut à plusieurs salaires mensuels, ce qui représente vraiment beaucoup d'argent pour des familles privées de ressources. Autre coïncidence: l'exode vers Helsinki démarre au moment où la Finlande prend pour six mois la présidence tournante de l'Union européenne. En octobre, un Conseil européen extraordinaire aura lieu à Tampere, où l'on évoquera notamment l'immigration et le droit d'asile, mais aussi l'élargissement de l'UE à plusieurs pays d'Europe centrale.

Jusqu'ici, la Slovaquie ne faisait pas partie du premier wagon des pays candidats à l'adhésion, à cause de la longue «démocrature» du régime national-populiste de Vladimir Meciar. «Or, tout a changé depuis les élections de l'automne dernier, poursuit Juraj Kittler. Notre pays revenait en force dans le groupe de tête des candidats à l'adhésion, ce que la présidence finlandaise allait sans doute confirmer.» Mais la crainte qu'inspire aux Finlandais une immigration massive de Tziganes en provenance directe des Carpates a considérablement tendu les relations entre Helsinki et Bratislava et pourrait ternir l'image du petit Etat d'Europe centrale.

Il n'en fallait pas plus pour que resurgisse le spectre de Vladimir Meciar. En quittant le pouvoir, ce dernier avait promis sa revanche. On sait aussi que de nombreux éléments du SIS, le service secret slovaque, sont restés fidèles à leur ancien maître. Russophile, l'ex-premier ministre traînait les pieds dans son rapprochement vers l'Europe. Il comptait un nombre impressionnant de détracteurs à Bruxelles, mais encore davantage d'amis à Moscou. A-t-il voulu saboter la candidature slovaque à l'Union européenne en «payant» le départ des Rom? Aucune preuve tangible ne permet d'étayer cette thèse du complot. Mais des années Meciar, qui viennent tout juste de se terminer en Slovaquie, on se souvient d'abord de la science consommée de la manipulation politique de l'ancien maître de Bratislava.