Élection présidentielle

Manuel Valls, la France pour patrie, l’Elysée comme horizon

Désormais candidat à la primaire de la gauche française, Manuel Valls a toujours mis de côté ses origines helvétiques, héritées de sa mère tessinoise. La Suisse n’est qu’en arrière-plan de son itinéraire, davantage marqué par la Catalogne. Un choix très politique

Rencontre diplomatique feutrée à l’hôtel Matignon. Quelques ambassadeurs parisiens conviés pour les vœux 2016 s’approchent de Manuel Valls. Quelques jours plus tôt, fin 2015, le parlement régional catalan a pour la première fois débattu d’un référendum sur l’indépendance. Le premier ministre français évoque Barcelone, l’Espagne, la crise… Une question fuse: «Mais vous êtes aussi Suisse par votre mère, non?» Réponse souriante, mais ferme, entre deux salutations à des éditorialistes en vue: «La Suisse, c’est plutôt mon enfance. J’y ai des attaches maternelles, bien sûr, mais quand on fait le choix de la France à sa majorité, on fait aussi le tri dans ses origines.»

«C’est maintenant ou jamais»

L’homme qui s’exprime ainsi est désormais candidat à la présidence de la République française. Lundi soir, lors d’un discours à Evry, au sud de Paris, Manuel Valls a confirmé qu’il descendra dans l’arène de la primaire de la «Belle Alliance populaire», les 22 et 29 janvier. Plus qu’une épreuve politique, un test de personnalité pour ce quinquagénaire que les électeurs socialistes avaient, en 2011, relégué à l’avant-dernière place avec moins de 6%. «C’est maintenant ou jamais, reconnaît l’un des éditeurs de son petit livre L’Exigence (Ed. Grasset), publié début 2016, pour affirmer son autorité en plein séisme terroriste. Manuel ne doit plus parler comme un chef de gouvernement, mais comme un chef tout court. Il doit inspirer, puiser dans son histoire personnelle pour démontrer qu’il n’est pas juste un apparatchik habile.»

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Pause. On feuillette l’ouvrage: «Ma question est de savoir si, au-delà de faire sens, un discours peut devenir un repère, une exigence […], martelait-il. Il faut entrer en résonance avec le pays entier.»

Il choisit la France

Ce pays, Manuel Carlos Valls Galfetti l’a choisi. Et il aime le redire. Jusqu’à l’âge de 20 ans, l’étudiant initié aux luttes syndicales à l’UNEF-ID et aux Jeunesses socialistes n’a pas la nationalité française. Il est Français de culture, d’expression, d’éducation. Paris, où il réside aujourd’hui avec la violoniste Anne Gravoin dans le quartier bobo chic de la Bastille, a toujours été son environnement. Mais ses racines plongent plus au sud. Côté paternel: la Catalogne, dont il parle la langue, tout comme l’espagnol. Côté maternel: le Tessin, où il s’est beaucoup rendu en famille, avant l’adolescence.

Les Galfetti sont des aventuriers. L’un, Aurelio, est un architecte suisse de renom, professeur invité à l’EPFL, compagnon d’un autre bâtisseur helvétique, Mario Botta. Un grand-père maternel de Manuel émigra jadis en Sierra Leone, pour y exploiter des mines d’or. Pas de vocation politique en revanche. La mère de Manuel, Luisangela Galfetti, tessinoise de Biasca, avait d’ailleurs fait plus qu’épouser son artiste de père. Elle est devenue Catalane de Paris: «Je ne l’ai jamais vu demander des nouvelles de la Suisse dont la stabilité politique l’ennuie, sourit une de ses anciennes porte-parole à Matignon. La Catalogne en mouvement correspond mieux à son tempérament».

Le Tessin pour se ressourcer

Explication psychologique aussi. L’homme d’affaires Henry Hermand, récemment décédé, l’avait évoqué devant nous lors d’une rencontre avec Michel Rocard, qu’il «logeait» dans ses bureaux parisiens. On sait que Valls se considère comme l’héritier politique du défunt fondateur de la deuxième gauche. Hermand, lui, ne jurait que par Emmanuel Macron: «Mon avis est que Valls a un problème quasi physique avec la Suisse, souriait-il. Vous avez remarqué qu’il parle toujours, à propos du Tessin, des randonnées et des montagnes? La Confédération est pour lui le pays de l’effort, de la volonté. On y vient pour se ressourcer.» Un diplomate suisse nuance: «Manuel Valls est quelqu’un de très organisé, qui s’est fixé des priorités. Il a pour la Suisse de l’affection, pas de la tendresse. Il lit bien l’italien, mais ne le parle pas. Il ne veut pas brouiller le message de son appartenance.»

Les échos d’Evry

Même écho du côté d’Evry. Cette ville de banlieue parisienne, multiethnique, n’a rien d’un terroir français traditionnel. Mauricio tient une pizzeria proche de la cathédrale moderne en briques rouges, inaugurée en avril 1995, cinq ans avant que Manuel Valls ne remporte les élections municipales. Mauricio vient de Campione, sur les bords du lac de Lugano. «Lorsqu’il m’a parlé de la Suisse, c’est toujours à propos de ses enfants – il en a quatre – qui, eux aussi, y ont beaucoup crapahuté» raconte-t-il. Séquence émotion. En 2013, face à Darius Rochebin, filmé dans un poste de garde-frontière, celui qui était alors ministre de l’Intérieur évoque ces étés familiaux en montagne, et les moments passés près de son artiste de père, «qui aimait peindre le lac Majeur».

Rejeton d’une dynastie bourgeoise

La Suisse pour décor. La Suisse, aussi, que l’on tient à distance pour raisons politiques. Prudent à l’excès, soucieux de ne pas apparaître comme le rejeton d’une dynastie bourgeoise – ce qu’il est – Manuel Valls préfère se fondre dans les paysages alpins qu’être confondu avec la «Confédération des banques»: «Se dire un peu Suisse quand un ancien ministre, Jérôme Cahuzac, est poursuivi pour fraude fiscale, et que le procès UBS sera un grand moment du prochain quinquennat relèverait de l’audace suicidaire», sourit un collaborateur du ministre de l’Economie Michel Sapin. Pire: François Fillon affiche, lui, volontiers son amour des alpages et des sommets helvètes. La présidentielle est tueuse de nostalgie.


Profil

13 août 1962: Naissance à Barcelone. Fils de l’artiste peintre catalan Xavier Valls (décédé en 2006) et de la Suissesse Luisangela Galfetti. Ses parents sont alors déjà installés en France.

1982: Naturalisé Français.

1986: Licence d’histoire à la Sorbonne. Milite aux Jeunesses socialistes et au syndicat étudiant UNEF-ID.

1988: Entre au cabinet du premier ministre Michel Rocard.

1997: Conseiller au cabinet du premier ministre Lionel Jospin.

2001: Elu maire d’Evry, en banlieue parisienne. Député en 2002.

Automne 2011: Candidat la primaire socialiste. Eliminé au premier tour avec moins de 6% des suffrages. Son rival Arnaud Montebourg atteint 17%.

Juin 2012: Ministre de l’Intérieur.

Avril 2014: Remplace Jean-Marc Ayrault au poste de premier ministre. Second chef de gouvernement du quinquennat de François Hollande.

5 décembre 2016: Candidat à la primaire présidentielle de la gauche française.


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