Manuel Valls impose la loi Macron aux députés

France Le premier ministre socialisten’a pas voulu risquer un vote à l’arraché

Il engagera jeudila responsabilitéde son gouvernementsur ce texte

Emmanuel Macron avait pourtant tout fait pour convaincre. Depuis le début de l’examen du projet de loi «sur la croissance et activité» par les députés français, fin janvier, le très social-libéral ministre de l’Economie avait mis la vitalité de ces 36 ans au service d’un marathon parlementaire.

En vain. Mardi vers 16 heures, un peu avant l’heure prévue du vote final en première lecture, le premier ministre, Manuel Valls, a décidé de ne pas risquer le camouflet qu’aurait immanquablement constitué une adoption à quelques voix de majorité de ce texte emblématique de sa volonté de réformes. Comment? En décidant, par la voix du président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, de recourir au fameux article 49.3 de la Constitution française qui oblige, pour rejeter ce projet, à faire tomber le gouvernement. Celui-ci ayant décidé «d’engager sa responsabilité» sur ce texte.

Surprise? Assurément. Quelques minutes encore avant l’annonce, alors que les hiérarques socialistes se réunissaient dans une salle au Palais-Bourbon, la plupart des commentateurs n’y croyaient pas. Certes, le Conseil des ministres extraordinaire réuni à 14h30, sous la présidence de François Hollande, ouvrait la voie à une possible dramatisation. Mais pourquoi passer en force alors qu’une étroite majorité semblait devoir se dégager? Trop de risques d’accroître les fractures au sein du PS, qui tiendra son congrès du 5 au 7 juin prochains à Poitiers, à deux ans tout juste de la fin du quinquennat de François Hollande. Trop de remous potentiels aussi, dans une France déjà en prise avec les convulsions «post-Charlie» sur les fronts de «l’islamo-fascisme» et de l’antisémitisme, tous deux dénoncés de façon virulente ces derniers jours par Manuel Valls. Sauf qu’un élément semble avoir été sous-estimé: le réflexe de «commandant en chef» du locataire de Matignon: «Valls a très mal pris l’attitude de la quarantaine de frondeurs du PS qui, au mépris de tous les efforts de son ministre pour les écouter, voulaient faire un coup politique sur le dos d’Emmanuel Macron. Pire: il craignait une seconde lecture en forme d’embuscade», juge un conseiller ministériel. Un autre enchaîne: «Il ne faut pas négliger l’effet grec. Tout cela se passe au moment où, à Bruxelles, l’Eurogroupe bute sur l’intransigeance du nouveau gouvernement Syriza, dont l’aile gauche du PS français raffole.» Le ministre des Finances, Michel Sapin, présent mardi à l’Assemblée nationale après avoir passé tout son lundi à Bruxelles, aurait exprimé son inquiétude en ce sens à son vieil ami François Hollande, dès son retour de l’Eurogroupe: «Il faut bien comprendre que le projet de loi Macron, aussi limité soit-il dans sa portée immédiate, est la pierre angulaire de la volonté de réformes affichée par un tandem Hollande-Valls désormais arrimé à l’Allemagne. Mettre le sort du gouvernement, donc du quinquennat dans la balance, c’est adresser un message à tous ceux qui doutent de la volonté française. C’est dire: nous ne dévions pas», analyse un ancien collaborateur de l’Elysée.

La partie de billard qu’a choisi d’engager Manuel Valls avec le 49.3 est, en plus, à plusieurs bandes. Bande 1: il remet de l’ordre au PS sans ménagement, convaincu qu’entre lui, les frondeurs du PS et la gauche radicale (une partie des Verts, les communistes, le Front de gauche), la guerre est de toute façon ouverte. Bande 2: le premier ministre se remet brutalement en scène comme le patron de la majorité, au milieu d’une séquence régalienne (attentats, négociations sur le conflit ukrainien, peurs communautaristes…), qui met surtout en valeur la fonction présidentielle. Bande 3: il se donne l’occasion d’un affrontement droite-gauche à l’Assemblée, lors du débat sur la motion de censure immédiatement déposée mardi après-midi par l’UMP, comme le veut la logique de l’article 49.3. «Manuels Valls se comporte comme l’aurait fait un Nicolas Sarkozy, commente le politologue Dominique Wolton. Il pense qu’il est mieux à même de démontrer aux Français ses qualités de chef responsable dans une logique d’affrontement. Il a le goût de la crise.»

Reste maintenant à gérer la suite. Côté politique, les députés débattront jeudi de la motion de censure, dont l’adoption à la majorité absolue des élus (289 voix) apparaît a priori impossible, malgré les mots de l’ancien président Nicolas Sarkozy, selon lequel «la France n’a plus ni majorité, ni gouvernement». Tous les regards seront, en revanche, portés vers le décompte final des voix. En avril 2014, lors du vote de confiance à son premier gouvernement, Manuel Valls avait obtenu 306 voix pour. En septembre, 269. Et cette fois?

Du côté de la méthode gouvernementale et des réformes, gare aux effets secondaires. Si la volonté affichée de libéraliser l’économie sera en fin de compte réaffirmée, de quoi accouchera-t-elle? De la remise en cause explosive des trente-cinq heures, à laquelle semblait vouloir s’atteler Emmanuel Macron? Et comment, demain, remettre en question la très contestée ministre de la Justice, Christiane Taubira, jugée trop peu attentive aux nécessités sécuritaires, alors que son petit Parti radical de gauche est devenu absolument indispensable? Manuel Valls a pris mardi son marteau. Mais il ne pourra pas taper sur tous les clous de la même façon.

«La loi Macron, aussi limitée soit-elle, incarne la volonté de réformes du tandem Hollande-Valls»