Interdire le salafisme et envisager une «rétention administrative» pour les fichés S les plus dangereux: depuis la prise d’otages de Trèbes survenue vendredi et les révélations sur l’itinéraire du terroriste Redouane Lakdim, inscrit au fichier S (pour sûreté de l’Etat) depuis 2014 – tout comme sa compagne interpellée au lendemain de l’attentat, signalée «radicalisée» depuis un an –, l’ancien premier ministre Manuel Valls bouscule par la fermeté de ses propositions.

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Dans sa famille politique d’origine, le Parti socialiste (qu’il a quitté en 2017 pour s’apparenter à la majorité présidentielle), le député d’Evry a toujours fait débat pour ses vues intransigeantes sur la laïcité et sa défense de mesures répressives pour mettre hors d’atteinte les jeunes «radicalisés». «Nous avons un énorme problème qui, à tout moment, peut nous exploser à la figure. La dangerosité de ces jeunes est intacte, malgré les revers militaires de Daech en Syrie et en Irak», prédisait-il devant nous début mars, lors d’une longue rencontre avec la presse européenne dans un café parisien.

L’ancien chef du gouvernement monte encore le ton après l’attentat survenu dans l’Aude: «Je pense qu’il faut prendre un acte fort, politique, à caractère symbolique d’une interdiction du salafisme, affirmait-il dimanche sur BFM TV. La réalité difficile à accepter est que pour une partie des jeunes musulmans, les idées salafistes, les mots salafistes ont gagné la bataille idéologique au sein de l’islam. Nos adversaires, ce sont les salafistes, les Frères musulmans, l’islam politique…»

Après l’élection, le temps de la réflexion

Le sujet de notre rencontre était tout autre. Patron du gouvernement français de 2014 à 2016, sous le quinquennat de François Hollande, Manuel Valls avait accepté d’échanger sur la politique française et sur l’Europe, en particulier sur la crise catalane, qu’il suit de près. Sa première remarque a porté sur le parti qu’il a quitté après la primaire perdue de janvier 2017 face à Benoît Hamon. Le 16 mars, le député Olivier Faure, inconnu du grand public, a remporté l’élection pour le poste de premier secrétaire. Qu’en pense celui qui nomma Emmanuel Macron en août 2014 comme ministre de l’Economie? «Tout ce qui s’est passé est la preuve que nous étions intellectuellement à sec, analyse rétrospectivement Manuel Valls. Le PS s’était rigidifié, recroquevillé sur l’anti-sarkozysme. François Hollande s’est retrouvé candidat après l’abandon de Dominique Strauss-Kahn. Toutes ces contradictions ont fini par devenir ingérables et dérouter les électeurs.»

C’est le mouvement qui caractérise Emmanuel Macron. D’où son empressement à réformer. S’il s’arrête, il tombe…

Le fait de ne plus exercer le pouvoir et de se retrouver bien seul à l’Assemblée nationale (sa seule fonction de premier plan est la présidence de la mission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie, qui votera sur sa souveraineté en novembre 2018) a un avantage. Manuel Valls avoue «réfléchir». Il élabore: «Notre défaite collective face à Emmanuel Macron, et la mienne en particulier, est venue de trois facteurs qui se font sentir partout en Europe. Le premier est la nécessité d’incarner, ce que Macron a réussi à faire. Idem pour les populistes, qui incarnent les colères, les frustrations. Le second est le dépassement du clivage gauche-droite, remplacé par la nouvelle bataille entre populistes et progressistes. Dernier élément: le mouvement. Macron a su bouger vite. C’est le mouvement qui le caractérise. D’où son empressement à réformer. S’il s’arrête, il tombe…»

«Tirer le signal d’alarme»

Très sollicité pour intervenir en Espagne compte tenu de ses racines paternelles en Catalogne, Manuel Valls juge le projet indépendantiste «mort»: «La réalité dicte l’abandon de cet agenda. Il n’y a pas d’autre solution», argumentait-il devant nous à la mi-mars, avant que de nouveaux mandats d’arrêts soient lancés ce samedi par Madrid contre six leaders indépendantistes, et que Carles Puigdemont ne soit arrêté ce week-end en Allemagne. Son inquiétude est en revanche grande pour l’Union européenne minée par une «crise profonde» que l’unité face au Brexit ne peut pas dissiper: «Ce qui se passe en Catalogne et ce qu’on voit en Europe de l’Est oblige à tirer le signal d’alarme, poursuit l’ancien premier ministre.

Le doute populaire sur l’efficacité du projet communautaire est enraciné. Tout comme la contestation de notre modèle démocratique.» Crise politique? «D’abord crise identitaire. Les exemples italiens et espagnols confirment que la social-démocratie est en fin de cycle. Le champ idéologique a changé. Les classes moyennes se sentent déclassées et ont perdu confiance dans la capacité des Etats existants à les protéger. La gauche réformiste est prise dans cet étau et court le risque d’une marginalisation politique. C’est un bouleversement très profond. La gauche, construite sur la problématique sociale, n’arrive pas à répondre à cette crise identitaire.»

Mélenchon ne peut aboutir à rien d’autre qu’au culte de lui-même. Sa démarche est très ambiguë, très populiste, très idéologique

Et la France? La percée puis la victoire d’Emmanuel Macron peut-elle déboucher sur une contre-offensive progressiste? Pas sûr selon Manuel Valls: «Le défi pour Macron est de faire coïncider la révolution politique réelle qu’il incarne, avec l’explosion de la droite et de la gauche, et une révolution dans la pratique du pouvoir. Il doit donc réformer car il en a le mandat. Mais tout en offrant aux Français autre chose que sa seule efficacité. J’étais aux côtés de Lionel Jospin lorsqu’il était premier ministre (1997-2002). Lui aussi fut efficace. Et nous avons perdu au premier tour de la présidentielle…» Alors? «Macron, quoi qu’il en dise, ne pourra pas se passer des corps intermédiaires. Il lui faut trouver un moyen pour amortir la brutalité ressentie des réformes, comme celle de la SNCF. Il doit éviter le choc frontal avec les mécontents de tous bords.» Avec une limite: «Il manque à la Macronie un espace réformiste. En marche! devrait le créer. Ce mouvement doit démontrer son utilité face à l’exécutif. Car sinon, tout va se jouer en 2022 pour ou contre Macron.»

Manuel Valls parle d’expérience. Son échec à la primaire du PS le plombe encore. Il sait aussi que la gauche radicale, celle de Jean-Luc Mélenchon, le voue aux gémonies. «Mélenchon ne peut aboutir à rien d’autre qu’au culte de lui-même, tranche-t-il. Sa démarche est très ambiguë, très populiste, très idéologique.» Valls, le retour? «Je sais que je ne suis pas attendu par les Français, explique-t-il, lucide. J’ai envie de prendre le temps de la réflexion, parce que la recomposition républicaine, autour de thèmes comme la laïcité, est indispensable.»

Reste à lui poser la question helvétique. Non, Manuel Valls n’a jamais cherché à masquer ses origines suisses, lui dont la mère tessinoise, Luisangella Galfetti, a suivi son père, Xavier Valls, artiste catalan, à Barcelone puis à Paris. «La Catalogne est le creuset familial, reconnaît-t-il. La Suisse est davantage en arrière-plan. J’y ai gardé de nombreux souvenirs d’enfance. J’y ai de la parenté. Tout cela est public, connu, assumé. Je n’ai jamais cherché à l’estomper, ou à le cacher.»