Manuel Valls sera donc le candidat à battre lors de la primaire de la gauche française, entérinée samedi par la réunion à Paris de la «Belle alliance populaire». Le premier ministre français, qui a promis de défendre le bilan du quinquennat de François Hollande après le renoncement du chef de l’Etat à un second mandat, annoncera sa candidature à l’Elysée ce lundi soir lors d’un discours à Evry, la ville de banlieue parisienne dont il fut le député-maire. Il devrait dans la foulée démissionner de son poste et quitter l’hôtel Matignon pour entrer en campagne.

Ligne réformatrice

Tenant d’une ligne réformatrice, accusé par l’aile gauche du Parti socialiste de mettre en danger les acquis sociaux et d’être trop centriste, le chef du gouvernement français âgé de 54 ans – nommé à Matignon en avril 2014 en remplacement de Jean-Marc Ayrault – va à coup sûr concentrer sur sa personne toutes les attaques, en particulier celles de son challenger principal, l’ancien ministre de l’économie Arnaud Montebourg. Ce dernier avait en effet prêté main forte à Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, pour accéder à la tête du gouvernement français. Avant d’être limogé par celui-ci à la fin août 2014 après ses sorties contre le président de la République. Ironie de l’histoire: il avait été remplacé par Emmanuel Macron, 38 ans, aujourd’hui également candidat à la présidentielle, mais hors de la primaire.

Le choix de Manuel Valls de concourir dans le cadre de la primaire de la gauche des 22 et 29 janvier relance l’intensité de ce scrutin à haut risque pour la majorité gouvernementale. La réunion de la «Belle alliance populaire», samedi soir à Paris, n’a pas été le succès escompté par ses promoteurs. C’est cette structure, créée par le Parti socialiste, qui organisera la consultation destinée à désigner le candidat du parti et de ses micro-alliés à la présidentielle d’avril-mai 2017. Il suffira aux électeurs de signer une charte des «valeurs» et de payer un euro pour choisir leur favori dans l’un des 8000 bureaux de vote à travers la France. A l’automne 2011, la précédente primaire du PS avait attiré 2,6 millions d’électeurs. Celle de la droite remportée par François Fillon, les 20 et 27 novembre, en a attiré plus de quatre millions.

Multiplication des candidatures

Pour le Parti socialiste, miné par les divisions après cinq ans de quinquennat Hollande, l’enjeu est de taille. Si les candidats déjà déclarés comme Jean-Luc Mélenchon pour la gauche radicale, et Emmanuel Macron pour le centre-gauche, refusent la main tendue à rejoindre la primaire, celle-ci pourrait bien devenir un piège. D’autant que deux autres candidats de moindre importance classés à gauche veulent aussi affronter le suffrage universel en avril-mai 2017: l’écologiste Yannick Jadot, désigné à l’issue d’une primaire du parti vert, et la radicale de gauche Sylvia Pinel, ancienne ministre.

Autre écueil: la multiplication des candidatures pour ce scrutin de la «Belle alliance populaire». Les candidats, qui ont jusqu’au 15 décembre pour se faire connaître, doivent réunir les parrainages d’au moins 5% des parlementaires, ou 5% des membres titulaires du conseil national du PS, ou 5% des maires des villes de plus de 10 000 habitants répartis dans dix départements et quatre régions, ou 5% des conseillers régionaux et départementaux de dix départements et quatre régions.

Au total, pour l'heure, il y a sept prétendants

Difficile de savoir, dès lors, à quoi ressemblera la ligne de départ, sachant que pour l’heure, au moins six personnalités affirment vouloir se présenter outre Manuel Valls: les anciens ministres Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, les activistes Gérard Filoche et Pierre Larrouturou, plus les écologistes François de Rugy et Jean-Luc Benhamias.

Dernière question enfin: l’attitude de François Hollande qui, depuis son palais de l’Elysée où il demeurera en fonction jusqu’à la mi mai 2017, peut encore tirer quelques ficelles. De nombreux observateurs ont ainsi noté que le président a lancé, dans son discours de renoncement du 1er décembre, un appel aux «progressistes», une formule souvent employée par… Emmanuel Macron.

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«François Hollande est dans la tombe politique, mais il peut toujours en entraîner d’autres avec lui.»

Ironie du sort, la «Belle alliance populaire» créée pour servir de tremplin à une gauche réunie dans sa primaire, risque de commémorer, surtout, l’enterrement de l’actuel chef de l’Etat français par sa famille politique. Qu’on en juge: pas une voix, depuis son annonce jeudi soir, pour regretter sa décision de ne pas se représenter! On mesure combien François Hollande, ces derniers mois, était devenu insupportable à sa majorité divisée entre les partisans de Manuel Valls et le camp des «frondeurs» dont Arnaud Montebourg est l’une des figures. Les plus proches «grognards» du hollandisme, Stéphane Le Foll ou Michel Sapin, peinent à se faire entendre. Mais gare: le locataire de l’Elysée n’a pas dit son dernier mot. «Il est dans la tombe politique, mais il peut toujours en entraîner d’autres avec lui», ironise un de ses anciens collaborateurs.

Cette primaire qui change tout

La preuve de cet enterrement de François Hollande se lit aussi dans le silence de la société civile. Le 19 novembre, soit la veille du premier tour de la primaire de la droite, plus de 300 personnalités du monde des arts et des lettres avaient signé un appel à réagir contre le «Hollande Bashing». On retrouvait là l’actrice Catherine Deneuve, le chanteur Benjamin Biolay, le metteur en scène Jean-Michel Ribes. Avaient aussi signé la journaliste Laure Adler ou le photographe Raymond Depardon. Et depuis? Silence radio presque total. Personne ne semble verser de larmes sur le sort de celui qui, dans son discours, a justifié son renoncement par sa lucidité restée intacte «malgré les lieux du pouvoir et les contraintes du pouvoir».

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Résultat: après cette décision présidentielle inédite, la France se retrouve devant le choix qu’elle a tant de fois reporté depuis les années 1970, entre une gauche moderne, réconciliée avec le marché, l’initiative et l’entreprise, et une gauche plus résolument sociale, convaincue que l’Europe est aujourd’hui un problème et que le protectionnisme est la solution.

Manuel Valls, qui se dispute avec Emmanuel Macron l’héritage politique de Michel Rocard (décédé le 2 juillet), l’avait d’ailleurs prédit à plusieurs reprises dans le passé: le débat entre les deux gauches françaises devra être tranché. Avec en tête deux chiffres: en 2011, le premier ministre français avait obtenu 6% au premier tour de la primaire du PS. Contre 16%, déjà, à Arnaud Montebourg.