Qui soutient encore Manuel Valls? Dans la salle des Quatre Colonnes de l’Assemblée nationale où le député d’Evry (apparenté majorité présidentielle) devrait logiquement passer régulièrement, les sourires sont vite accompagnés de méchantes blagues. Et pour cause: l’élu de la banlieue sud de Paris, premier ministre d’avril 2014 à décembre 2016, a quasi disparu de l’hémicycle. Sa candidature à la mairie de Barcelone, qu’il devrait officialiser ce mardi soir en vue des municipales de mai 2019, l’a même éloigné de ses plus proches amis politiques: «Manuel est reparti à l’assaut de ses origines. Après la Catalogne, vous le croiserez peut-être en Suisse italienne», raille un de ses anciens ministres, député de l’ouest de la France, en référence à ses liens avec le Tessin, dont sa mère, Luisangela Galfetti, est originaire.

Lire aussi: Manuel Valls: «Il faut incarner l’Europe de manière vivante»

Pour les électeurs français, la rupture annoncée de l’ancien chef du gouvernement avec la politique hexagonale ne sera sûrement pas un séisme. Moins de 20% s’avouaient «satisfaits» de son passage à l’Hôtel Matignon fin 2016, au moment où son ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, prenait, lui, un envol décisif vers l’Elysée. Suivirent, le 29 janvier 2017, sa défaite cinglante à la primaire du Parti socialiste face à Benoît Hamon (41% contre 59%), puis sa réélection ric-rac comme député d’Evry, la commune dont il fut le maire, où quelques centaines de voix le départagèrent en juin 2017 de son adversaire de la France insoumise. Bilan? Une descente aux enfers pour celui qui se voyait déjà chef de l’Etat, et qui a finalement dû faire allégeance au macronisme à l’Assemblée…

«Il raisonne en Français»

La rupture politique avec la France, qui sera sans doute consommée aujourd’hui, peut être juste une parenthèse. Même s’il est né en 1962 à Barcelone d’un père catalan et d’une mère suisse, Manuel Valls est seulement citoyen français, après sa naturalisation survenue à l’âge de 20 ans et l’abandon consécutif de sa nationalité espagnole. Une autre variable d’importance est son manque d’implantation en Catalogne.

«Il raisonne en Français typique, juge Sonia Galtié, une militante nationaliste pro-indépendance. Il débarque d’en haut, n’est pas connu de la base et croit que son discours anti-sécession va faire de lui un recours. C’est loin d’être aussi simple.» Un journaliste de La Vanguardia, le quotidien catalan, complète: «On n’avait pas besoin de ce pavé dans notre jardin.» Avec, en plus, le même obstacle que dans l’Hexagone: son caractère: efficacité et intransigeance. «Manuel est très bon dans la mise en œuvre, poursuit son ancien ministre. Il sait commander. Mais il lui a toujours manqué ce charisme de rassembleur qui fait les vrais «patrons. Il a toujours été craint plus qu’aimé.»

Du côté de la macronie, son départ annoncé pour Barcelone fait à peine réagir. «S’il y va pour de bon, cela prouve au moins que l’Europe est une réalité», a juste commenté le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, engagé dans une autre bataille: celle pour la conquête municipale de Paris au printemps 2020. Une relative indifférence nuancée, toutefois, par une inquiétude politique du côté de l’Elysée. A Barcelone, Manuel Valls va sans doute tenter de jouer le «ni droite ni gauche» en mettant en avant un agenda unique: celui du maintien de la Catalogne dans l’Espagne et du retour d’une gestion plus conservatrice dans cette métropole dirigée par Ada Colau, élue en 2015 avec le soutien de Podemos (gauche radicale).

De quoi l’amener à tenter une synthèse entre le parti de centre droit anti-indépendance Ciudadanos et le Parti socialiste du président du Conseil Pedro Sanchez, allié théorique d’Emmanuel Macron à Bruxelles face aux populistes et aux souverainistes. Or qu’adviendra-t-il s’il perturbe le jeu, puis échoue? Les rares sondages le créditent de moins de 15% des voix: «Le 26 mai 2019, c’est aussi la date des élections européennes, juge un diplomate espagnol. Valls, Macron et Sanchez devront obligatoirement se coordonner.»

S’imposer sans diviser

Sur ses motivations profondes, Manuel Valls est jusque-là resté discret. Des photos l’ont montré avec sa soi-disant nouvelle compagne, Susanna Gallardo, héritière de laboratoires pharmaceutiques. Ses rencontres avec la presse espagnole, fréquentes, sont restées consensuelles. Or l’on sait que sur les migrants, par exemple, l’ancien premier ministre est partisan d’une très grande fermeté, alors que la municipalité sortante vantait l’accueil. Idem contre l’islamisme radical, dont les Barcelonais ont peur depuis l’attentat à la voiture-bélier du 17 août 2017 sur les Ramblas. La surenchère apparaît assurée. Comment s’imposer sans antagoniser? A cette question, Manuel Valls n’a jamais su répondre à Paris. Y parvenir à Barcelone, s’il choisit de se lancer dans l’arène municipale, ne sera pas moins difficile.