Océanie

Manus, Nauru: ces îles qui rendent fous les réfugiés

Un psychologue australien dénonce les centres de détention que son pays emploie dans le Pacifique: des usines à désespoir

Le massacre de 35 personnes en 1996 à Port Arthur, dans le sud de la Tasmanie. Le glissement de terrain meurtrier de Thredbo, dans l’ouest de l’Australie, l’année suivante. Les attentats de 2002 et 2005 à Bali. Le tsunami géant qui a balayé l’océan Indien en 2004. Cela fait près d’un quart de siècle que le psychologue australien Paul Stevenson se frotte à des tragédies de toutes sortes afin de soigner le stress post-traumatique de leurs victimes. Or, à en croire l’interview qu’il vient d’accorder au quotidien britannique The Guardian, aucune population ne lui a paru jusqu’ici aussi désespérée que les requérants d’asile reclus sur les îles de Manus et de Nauru.

L’Australie a imaginé une manière particulièrement expéditive de traiter les requérants d’asile qui s’approchent de ses côtes. Elle les expédie vers deux îles minuscules du Pacifique – celle de Manus, en Mélanésie, et celle de Nauru, en Micronésie – où elle étudie interminablement leurs demandes. Le traitement infligé à ces déportés est d’autant plus pénible qu’ils sont retenus dans des centres fermés comparables à des prisons. Et ce sous la garde attentive de gros bras de la société Wilson Security, généralement d’anciens militaires australiens et néo-zélandais habitués aux missions difficiles.

Paul Stevenson a reçu le mandat d’aider ces «geôliers» à tenir leur rôle, soit à garder le contrôle de leurs «détenus». Une charge qui l’a conduit à réaliser 14 «déploiements» à Manus et à Nauru au cours des années 2014 et 2015 et à devenir l’un des très rares témoins extérieurs des drames qui s’y nouent.

Codes bleus, codes noirs

Et ce qui devait arriver arriva. Le psychologue a fini par s’intéresser autant à la vie des gardés qu’à celle des gardiens. Travailler dans le domaine du traumatisme réserve de grandes joies lorsque les victimes d’une tragédie présentent des signes de récupération, explique-t-il. «Mais il n’y a rien de cela dans la détention offshore. Vous n’apercevez pas de regards positifs, […] vous ne surprenez pas d’humour, vous ne voyez pas de courage, vous n’observez aucun de ces petits signes qui donnent l’espoir d’une amélioration dans la vie des gens. Chaque jour est démoralisant. Chaque jour et chaque nuit.»

Les camps de Manus et de Nauru vivent au rythme des coups de folie de leurs habitants. Et ils ont leur propre langage pour les désigner: un «code vert» est une tentative d’évasion, un «code noir» un appel au secours, un «code rose» une manifestante dénudée et un «code bleu», de loin le plus courant, une urgence médicale pour tentative de suicide ou d’auto-mutilation. Des «codes bleus», il peut y en avoir quatre, cinq, six au cours de la même journée: «Une lame de rasoir avalée, de la poudre à lessive ingérée. La découverte d’un pendu […], des mères tentant de se suicider sous les yeux de leurs enfants. Un acte désespéré après l’autre.»

Des facteurs très perturbants

De tels gestes s’expliquent par une série de facteurs psychologiques particulièrement perturbants, poursuit The Guardian. Au cours de leur interminable incarcération, les requérants perdent toute intimité, tout contrôle sur leur vie et, bientôt, tout espoir en l’avenir. Et leur état finit par déteindre sur leurs gardiens, observe Paul Stevenson: «Les personnes les plus empathiques et les plus attachées à leur travail s’épuisent très rapidement.»

Amnesty International s’inquiète depuis des années de cette situation. «Le transfert par l’Australie des demandeurs d’asile à Nauru et sur l’île de Manus (Papouasie-Nouvelle-Guinée) en vue du traitement de leurs demandes revient à les envoyer de force dans des pays où leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés», a dénoncé en avril dernier l’organisation dans un communiqué. Avant d’affirmer que «les conditions de vie délibérément pénibles et humiliantes» qui règnent dans les camps de réclusion ont «pour but de forcer (les requérants) à retourner dans leur pays d’origine, qu’ils soient ou non en mesure de prétendre au statut de réfugiés». Au mépris du droit international.

Publicité