Lorsqu’il meurt, en 1976, le président Mao n’a pas seulement subjugué tout un peuple, son aura est internationale. Sa «pensée» inspire des mouvements de rébellion en Asie, en Afrique, en Amérique latine, dont certains perdurent jusqu’à nos jours. Les hommages affluent du monde entier, le plus discret émanant de Moscou, l’ennemi idéologique qui se contentera d’une notice diplomatique, le plus élogieux étant peut-être celui du président français Valéry Giscard d’Estaing, qui déclara qu’«avec la mort du président Mao Tsé-toung s’éteint un phare de la pensée mondiale».

Il n’y a pas que la droite française qui est fascinée par l’autocrate rouge. Une partie du monde intellectuel ainsi que de l’extrême gauche en a fait une source d’inspiration d’autant plus puissante qu’elle était une illusion. Mao, le maoïsme et sa Révolution culturelle sont alors à la mode. Le dictateur inspire des créateurs comme le cinéaste Jean-Luc Godard (La Chinoise, 1967), l’artiste Andy Warhol (série de portraits de Mao entre 1971 et 1973; l’illustration ci-dessus) ou les philosophes plus ou moins nouveaux de la revue Tel Quel.

Aux racines de cette fascination

Comment expliquer qu’un homme tenu par les historiens pour responsable de la mort de 70 millions de personnes et dont un de ses secrétaires personnels, Li Rui, nous déclarait il y a quelques années qu’«il fut pire que Staline ou Hitler», ait pu exercer un tel pouvoir d’attraction? La Suisse n’échappa pas à cette vague. En septembre 1976, les Associations suisses d’amitié avec la Chine publiaient à Neuchâtel un hommage débutant par ces mots: «La mort de Mao Tsé-toung est une perte inestimable pour le peuple et le parti communiste chinois, comme pour le monde entier. Nous nous associons à la douleur du peuple chinois qui pleure son grand guide et éducateur.» La suite est un panégyrique de la «ligne correcte des masses» du président chinois ¹.

Mao était le rempart contre les deux superpuissances soviétiques et américaines

«L’idée était que la Chine représentait l’allié idéologique des peuples en lutte, explique Ueli Leuenberger, ancien député écologiste et ex-maoïste. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, celui de la Guerre froide: c’est l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, la Grèce des colonels, l’Afrique du Sud de l’apartheid, la guerre du Vietnam, l’intervention russe en Tchécoslovaquie. Mao était le rempart contre les deux superpuissances soviétiques et américaines.»

En 1976, Ueli Leuenberger a 24 ans. Il est sympathisant du Parti communiste de Suisse marxiste-léniniste (PCS m-l), un groupuscule clandestin qui se réclame de Mao. «Je ne connaissais pas la Chine, mais on allait écouter Han Suyin et on lisait Pékin Information et Chine nouvelle. Ce dernier était un magazine en couleur avec des reportages romantiques où l’on voyait des ouvriers chinois coller des dazibaos dans leurs usines. Il y avait une certaine identification pour un ouvrier comme moi, qui n’avait même pas le droit d’afficher un tract syndical dans son usine.»

C’était formaliste, rigide, dogmatique, il n’y avait pas de discussion libre. C’était l’organisation la plus sectaire de l’extrême gauche. Je suis vacciné contre le sectarisme

La Chine, c’est la troisième voie, le parfum de la révolution, une expérience mystérieuse. L’image de la Révolution culturelle, sujet d’une couverture médiatique à la fois limitée et dans son ensemble bienveillante, est alors plutôt positive. Ueli Leuenberger quittera le PCS m-l en 1978, lorsqu’il réalise qu’il est en complet porte-à-faux avec son parti: la direction, à Zurich, prône alors de casser les grèves au nom de l’union nationale avec le camp bourgeois afin de mieux résister à la menace d’une cinquième colonne soviétique… «C’était formaliste, rigide, dogmatique, il n’y avait pas de discussion libre, se souvient celui qui rejoindra les Verts en 1988. C’était l’organisation la plus sectaire de l’extrême gauche. Je suis vacciné contre le sectarisme.»

Jean-François Billeter, fondateur des études de chinois à l’Université de Genève, relativise l’impact du maoïsme en Europe. «Mao a voulu sauver la révolution et il y a mis fin, sans le vouloir, analyse celui a quitté Pékin, où il étudiait, à l’été 1966, alors que les Gardes rouges commençaient à faire la loi. Du moment que la révolution prend fin, l’influence que le parti communiste chinois a exercée un temps a disparu définitivement. La Révolution culturelle a créé un écran d’opacité totale qui a favorisé la bulle. Elle va très vite éclater, en France, grâce à Pierre Ryckmans.»

La «Révolution culturelle», une imposture

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, publie en 1971 son célèbre essai Les Habits neufs du président Mao ³. En introduction, le sinologue belge résume son propos: «La Révolution culturelle, qui n’eut de révolutionnaire que le nom, et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir menée au sommet entre une poignée d’individus derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses.» Ostracisé par le gotha parisien, l’auteur du premier antidote au maoïsme mis quelques années à s’imposer. Philippe Sollers, l’animateur de Tel Quel, dut bien reconnaître, 30 ans plus tard, qu’il avait eu raison avant tout le monde.

Quelle a été en définitive l’influence de la Révolution culturelle sur les intellectuels en Europe? «Aucune, tranche Jean-François Billeter. Le mythe de la révolution chinoise éclate dans l’ignorance des faits et le désintérêt. Ce moment extraordinaire de l’histoire n’a pas été enregistré. La Révolution culturelle disparaît ensuite complètement des écrans radars.»

Ignorance, propagande et projection idéologique expliquent en grande partie l’attrait que la Chine de Mao a pu exercer sur l’Occident durant la Révolution culturelle. Une fascination qui n’a pas tout à fait disparu même si elle se décline différemment: aujourd’hui, ce sont les entrepreneurs et la droite qui s’illusionnent sur le capitalisme autoritaire des descendants de Mao Tsé-toung.


¹ Ce document est disponible 
aux Archives contestataires, fonds Philipona, 002_CP_ S09_SS115_D029.

² Han Suyin (1917-2012), femme écrivain sino-belge favorable 
au maoïsme qui vécu à la fin de sa vie 
en Suisse.

³ Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao, Ed. Champ libre, 1971.


Chronologie

1949 Fondation 
de la République populaire 
de Chine.

1956 Rapport Khrouchtchev 
sur les crimes 
de Staline.

1958 Lancement 
du Grand Bond 
en avant par Mao qui se soldera 
par la mort de 
30 à 40 millions 
de personnes.

1966 Début de la Grande révolution culturelle prolétarienne

1968 Intervention 
de l’armée pour mettre un terme 
à la guerre civile.

1976 Mort de
Mao Tsé-toung.

1981 Le Parti communiste conclut 
que la Révolution culturelle 
a été une «grave erreur» 
ayant entraîné «une catastrophe pour le pays 
et le peuple».


Episodes précédents