Mao, le Grand Intouchable

L’histoire

Et un de plus. Pour crime de lèse-majesté envers Mao, Bi Fujian, un des animateurs vedettes de la télévision chinoise, a rejoint la liste des célébrités obligées de présenter leurs excuses et de se soumettre à l’exercice de l’autocritique. C’est par un enregistrement amateur de piètre qualité d’une minute et dix-huit secondes que ce présentateur, qui tous les ans participe à l’émission la plus regardée du pays, le gala du Nouvel An de la télévision publique, a chuté.

Sur les réseaux sociaux avait fuité son interprétation particulière, à l’occasion d’un dîner entre amis, d’un passage d’un opéra révolutionnaire. Ce détournement d’un air de La Prise de la montagne du Tigre par stratégie par cet homme de 56 ans est devenu viral sur le Net. On le voit amuser la galerie et surtout insulter le président Mao en le traitant de «fils de pute» ou en lançant: «Il nous a faits du mal.» Ce détournement n’a guère été du goût des autorités ni de son employeur: CCTV, la puissante télévision centrale aux innombrables chaînes, est la voix du gouvernement et l’un des piliers de la propagande du Parti communiste chinois (PCC); qu’une de ses vedettes puisse s’en prendre au fondateur de la Chine communiste a provoqué un scandale national. Certes, a nuancé le journal Global Times, la diffusion dans la sphère publique de propos privés ne devrait pas «être utilisée pour définir l’orientation politique de quelqu’un». Mais, a jugé ce quotidien officiel, si Bi Fujian pense vraiment ce qu’il a chanté, alors «il est compréhensible qu’il déçoive beaucoup de gens». Celui qui présente une émission de divertissement intitulée «Boulevard des stars» s’est d’abord vu promettre une «punition sévère» par CCTV. Puis les médias locaux, citant un responsable, ont annoncé qu’il était suspendu d’antenne jusqu’au dimanche 12 avril.

Jeudi, le présentateur contrit a publié un court texte sur son compte Weibo, le Twitter chinois: «Mes remarques ont eu un impact grave et indésirable sur la société, je me sens à la fois coupable et affligé. Je présente à tout le monde mes plus sincères excuses.»

La mésaventure de Bi Fujian montre la place quasi divine qu’occupe Mao Tsé-toung en Chine près de quarante ans après sa mort. Officiellement, après les dérives radicales de la Révolution culturelle et la condamnation de la femme de Mao, la Chine de Deng Xiaoping avait jugé que le Grand Timonier avait été dans le vrai à 70% et dans le faux à 30%. Mais le critiquer n’est pas de mise pour le PCC. De plus, dans un pays où les inégalités se sont accrues, une partie de la population cultive une nostalgie de l’époque maoïste, oubliant ses horreurs. Le président Xi Jinping l’a bien compris, lui qui, depuis son accession au pouvoir, place son action sous les auspices de Mao.