«Mao tuait entre deux et trois personnes par heure»

Le Temps: Ne regrettez-vous pas l’absence de réformes politiques?

Mao Yushi: Je pense que la Chine a fait d’immenses progrès sur le plan politique. C’est quelque chose que ne voient ni les étrangers, ni les Chinois. Premièrement, Mao était leader à vie, alors qu’aujourd’hui, les leaders se retirent après dix ans au pouvoir. Deuxièmement, c’est l’équipe sortante qui choisit un successeur, ce qui élimine les problèmes de succession. Troisièmement, on n’exécute plus les prisonniers politiques. Mao a fait exécuter plusieurs millions de prisonniers politiques. Si on fait le compte, il tuait entre deux et trois personnes par heure, sans compter les 30 millions de morts de la grande famine. Depuis le lancement des réformes, cette politique a cessé, même s’il y a toujours des prisonniers politiques, comme Liu Xiaobo. Leur nombre est très limité. La liberté d’expression, certes, n’existe pas en Chine, mais on n’emprisonne généralement pas les gens pour ça. La liberté n’est donc pas complète, mais il y a quand même des garanties. Quelques centaines de prisonniers politiques pour 1,3 milliard d’habitants, c’est quand même peu. Il n’y a pas de liberté de diffusion des films, ni d’édition, mais ça ne veut pas dire que tourner un film controversé vous mènera en prison. Les livres que j’ai écrits sont interdits d’édition, mais on ne m’a pas arrêté pour autant. Aujourd’hui, la Chine connaît une grande liberté. Par exemple, en ce moment je vous dis ce que je veux, personne ne s’en occupe. Il y a peut-être des micros, et alors? Ils savent tout, lisent mes e-mails, mes articles… Qu’ils le fassent. Je reste toujours très poli.

– Existe-t-il un risque de dérive totalitaire?

– Aujourd’hui, il existe un risque de concentration trop poussée du pouvoir. Mais ces trente dernières années, depuis l’arrivée de Deng Xiaoping, la tendance générale a été vers davantage de liberté. La Chine est un pays ouvert, les contacts avec l’étranger sont nombreux. Les gens, les informations, les marchandises, les capitaux circulent. Les enfants des sept membres du Comité permanent étudient ou ont étudié aux Etats-Unis. Les échanges Est-Ouest sont très intenses. Par conséquent, concentrer les pouvoirs sur une seule personne, ce n’est pas évident, parce que cela irait à contre-courant de tout ce qui se fait ailleurs, à savoir une évolution vers la démocratie. Donc, même si Xi Jinping avait l’intention d’accaparer le pouvoir, il n’en aurait pas la force. Aujourd’hui, il y a aussi Internet, une force difficile à contrôler. On peut publier beaucoup de choses sur Internet, y compris des textes critiques sur Mao. Traditionnellement, la société chinoise a toujours connu un pouvoir totalitaire. En Europe, il y a toujours eu une séparation entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. En Chine, il n’y avait que l’empereur. Le totalitarisme fait partie de nos traditions. C’est pour ça que Mao a pu posséder un tel pouvoir sur la Chine, le totalitarisme était si profondément ancré dans les esprits. Aujourd’hui, ces esprits ont beaucoup changé, la pensée occidentale a fait son chemin. Mais il faudra encore du temps pour parvenir à un vrai partage du pouvoir, comme en Occident. La Chine est vaste, je pense que nous devrions prendre exemple sur les Etats-Unis ou la Russie. Dans ces pays, le gouvernement central ne peut pas tout contrôler. En Chine, les différences entre les régions sont énormes. Je suis partisan d’un système fédéral pour la Chine, avec davantage de pouvoir aux provinces. Je pense aussi que nos dirigeants sont en train de choisir une manière de gouverner plus autoritaires, mais quand leur mandat sera terminé, ils quitteront le pouvoir, ça n’est pas négociable. On ne pourra pas répéter les erreurs de Mao.

– N’avez-vous pas le sentiment que le gouvernement instrumentalise dangereusement le nationalisme à des fins politiques?

– Le populisme existe aussi bien au niveau du gouvernement que parmi la population. En Chine, cette tactique consiste à sacrifier l’intérêt de la population pour des objectifs patriotiques. Cette constatation est valable en Chine comme au Japon.