«Un jour dont il faudra se souvenir.» Matt Hancock, le ministre de la Santé britannique, pouvait sans doute se permettre un peu d’autosatisfaction à l’annonce de l’approbation du vaccin anti-covid des laboratoires Pfizer-BioNTech. Avec le feu vert de son autorité médicale, la Medicines and Healthcare Products Regulatory Agency (MHRA), le Royaume-Uni est devenu le premier au monde à homologuer un vaccin contre la pandémie. «Une nouvelle fantastique», surenchérit Boris Johnson, le premier ministre.

Pour un pays qui a l’un des pires bilans de cette crise, que ce soit humain (60 000 morts officiels) ou économique (PIB en chute de 11,5% cette année), voilà une rare bonne nouvelle. Ce succès n’est pas scientifique, mais logistique: «Nous avons été le premier pays à pré-commander le vaccin», explique Boris Johnson. Le Royaume-Uni sera donc le premier à le recevoir. La tâche s’annonce cependant gigantesque. «Cela va prendre inévitablement des mois, reconnaît Boris Johnson. Il ne faut pas s’emballer et penser que la lutte contre la pandémie est finie.»

Les publics prioritaires

Dès la semaine prochaine seront livrées 800 000 doses de ce vaccin issu d’un laboratoire allemand et fabriqué en Belgique. Les premières personnes à recevoir l’injection seront les résidents des maisons de retraite et leur personnel. Suivront ensuite les personnes de plus de 80 ans et le personnel hospitalier, avant de descendre progressivement suivant l’âge de la population, par tranche de cinq ans. A chaque fois, il faudra deux injections, séparées de vingt et un jours.

En soi, une telle campagne de vaccination est relativement banale. Chaque année au Royaume-Uni, une quinzaine de millions de personnes sont vaccinées contre la grippe. Cette fois, les autorités britanniques ont commandé à Pfizer-BioNtech 40 millions de doses, de quoi vacciner 20 millions de personnes.

Défi logistique

Le problème est que ce vaccin doit être conservé par -70 degrés. La vaste majorité des maisons de retraite n’ont pas l’équipement nécessaire. Les vaccinations auront donc lieu dans les hôpitaux, ainsi que dans certains centres de vaccination mis en place pour l’occasion, dont l’hôpital de campagne installé par l’armée au début de la première vague. Il faudra déplacer les personnes âgées, souvent assez fragiles, à deux reprises.

Autre difficulté: pour des raisons de fabrication, les vaccins arrivent par lots de 975 doses. Actuellement, le MHRA n’a pas donné l’autorisation de les diviser en plus petits paquets, afin de limiter les manipulations. «Ce n’est pas un yaourt qu’on peut sortir du réfrigérateur plusieurs fois», explique Jonathan Van-Tam, le vice-directeur médical des autorités britanniques. Il est donc impossible de répartir le vaccin en petits paquets entre les dispensaires de médecins, chacun n’ayant besoin que de quelques dizaines de doses.

Enfin, la capacité de l’usine du laboratoire Pfizer est une autre difficulté. Matt Hancock refuse de dire combien de doses le Royaume-Uni aura reçues d’ici à la fin de l’année. «Plusieurs millions», se contente-t-il d’indiquer. Pfizer va être sous une énorme pression pour répartir sa production à travers le monde, dès que d’autres pays auront aussi donné leur aval au vaccin, ce qui n’est qu’une question de semaines.

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Peu d’anti-vaccin

Au mieux, les autorités britanniques prévoient d’inoculer le vaccin à un rythme de croisière d’un million de personnes par semaine. Même dans le meilleur des scénarios, il faudrait compter quatre ou cinq mois avant qu’un tiers de la population britannique soit couverte. Simon Stevens, le directeur du National Health Service (NHS), le service de santé britannique, parle de «mars ou avril» avant d’avoir vacciné «la population à risque». Il faudra ensuite dérouler le programme au reste de la population, pour développer une immunisation de masse.

Boris Johnson sait qu’il ne peut compter sur cette seule découverte. C’est pourquoi le Royaume-Uni a pré-commandé 350 millions de doses de sept vaccins différents. Le MHRA travaille actuellement à l’approbation des autres, et espère en particulier pouvoir donner un feu vert rapide à celui développé en tandem par AstraZeneca et l’Université d’Oxford, qui a l’avantage de pouvoir être conservé simplement au réfrigérateur. «Nous avons bon espoir de voir d’autres vaccins acceptés, mais rien n’est sûr et certains peuvent échouer», tempère Jonathan Van-Tam.

Il faudra aussi combattre les éventuelles réticences de la population. Le Royaume-Uni est l’un des pays les moins touchés par les anti-vaccins, mais dans un sondage en octobre, 10% des Britanniques affirmaient qu’il était «très improbable» qu’ils se fassent vacciner. Pour tenter de rassurer, le MHRA a tenu une conférence de presse expliquant que la vitesse d’homologation ne signifiait pas un manque de prudence. Le travail en amont, débuté dès juillet sur ce vaccin, et la priorité qui lui a été donnée expliquent le succès, assure-t-il. Ce premier vaccin marque-t-il le début de la fin de ce virus? Non, répond Jonathan Van-Tam. «Je ne crois pas qu’on éradiquera jamais le Covid-19. Mais ça pourrait devenir désormais un problème saisonnier, comme pour la grippe.»