Difficile de trouver deux profils aussi différents. Leurs origines, leur parcours, leur personnalité, leurs projets, leur style en politique et leur manière d’afficher leurs ambitions: tout oppose Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet, les deux candidates qui s’affrontent pour la mairie de Paris. D’origine espagnole, naturalisée en 1974, la favorite des sondages incarne la réussite par le modèle français d’intégration républicaine; sérieuse, travailleuse, très maîtrisée, la socialiste est concentrée depuis des années sur un unique objectif, la capitale. Bobo ou grande bourgeoise selon la manière dont elle se met en scène, bardée de diplômes, tout juste arrivée dans le XIVe arrondissement, sa challenger UMP met Paris au service d’un dessein national: à l’instar d’un Chirac, c’est la présidence de la République qu’elle vise d’ici quelques années.

La discrète et la flamboyante? Anne Hidalgo, 54 ans, balaie la comparaison en souriant: «Si j’étais si discrète, je ne serais pas là», riposte-t-elle lors d’un meeting dans le Ve arrondissement, à quelques pas de la Sorbonne, du Quartier latin et de la rue Mouffetard, autant de lieux emblématiques de la vie parisienne. Adoubée par le maire actuel, Bertrand Delanoë, elle se dit aussi l’«héritière» de Lionel Jospin, l’ancien premier ministre. C’est lui, confie-t-elle, qui lui a donné «envie d’adhérer au Parti socialiste» en 1994, qui l’a séduite par son discours sur «la citoyenneté, l’éthique, la morale de l’action publique». Née en Andalousie, installée à Paris depuis près de trente ans, Anne Hidalgo a passé son enfance à Lyon, où elle est arrivée à l’âge de 2 ans. Fille d’immigrés ayant quitté l’école à 13 ans, comme elle le raconte dans un livre (1), elle a fait des études en sciences sociales et en droit du travail, avant de devenir inspectrice du travail, puis de rejoindre des cabinets ministériels sous le gouvernement Jospin, notamment celui de l’Emploi alors dirigé par Martine Aubry, dont elle fut très proche. Lorsque Bertrand Delanoë ravit à la droite la mairie de Paris en 2001, elle devient sa première adjointe; depuis six ans, elle est chargée de l’urbanisme.

Nathalie Kosciusko-Morizet s’inscrit au contraire dans une lignée politique: son père, son grand-père, son arrière-grand-père ont été maires, conseillers généraux ou sénateurs. Polytechnicienne, intelligence vive et brillante, ancienne ministre de l’Ecologie de Nicolas Sarkozy et ancienne porte-parole du candidat lors de la présidentielle de 2012, ex-maire de Longjumeau et députée de l’Essonne, NKM est une personnalité atypique de la droite française. Pro de la communication, adepte d’un phrasé un brin théâtral, elle conserve une indépendance d’esprit et de parole qui lui est propre et lui vaut de nombreux ennemis, notamment lorsqu’elle condamne tout rapprochement avec le FN ou s’abstient sur le mariage gay. «Elle a tout. Elle fait figure de surdouée, elle fascine, et en même temps suscite la jalousie», commente la journaliste Christine Clerc, qui brosse le portrait des deux adversaires dans «Les conquérantes» (2). A 40 ans, NKM ose afficher ses ambitions et pour Paris, où elle a déboulé, elle en a de grandes: elle entend «tirer de l’ennui» la capitale et la transformer en «ville à énergie positive». En entamant sa campagne, elle s’est relookée, a défait son chignon strict pour laisser libres ses cheveux mi-longs, bouclés, d’un blond vénitien. Bien que donnée perdante par les sondages, c’est elle qui occupe l’espace médiatique, à l’aide de coups de comm bien ficelés, comme lorsque Nicolas Sarkozy a fait une apparition à son premier meeting dans le XIe arrondissement, en plein «boboland» parisien. «Rien ne l’arrête, elle n’a jamais peur de se mettre en scène», souligne Pascale Mansier, chercheuse au Laboratoire communication et politique du CNRS. Ce fut le cas lorsqu’elle a été prise en photo nonchalamment appuyée contre un mur, fumant une cigarette en compagnie de sans-abri d’origine polonaise, comme l’est une partie de la famille de NKM.

Ce style offre d’excellents angles d’attaque à la partie adverse: «Le spectacle et les démonstrations d’ego, ce n’est pas ce qu’attendent les Parisiens», tacle Bertrand Delanoë. «Depuis le début, Nathalie Kosciusko-Morizet se trompe d’élection, enchaîne Anne Hidalgo. Elle pense faire une anticipation de l’élection présidentielle, utiliser Paris comme marchepied. Mais elle n’a pas compris que la seule et grande ambition qui vaille, c’est d’être maire de la capitale, car c’est dans les grandes villes que se trouve le pouvoir pour agir.» A l’inverse de sa rivale, la socialiste reste strictement concentrée sur les enjeux municipaux. Sa devise est simple: «Moi, je parle de Paris et je m’occupe des Parisiens.» C’est de toute façon plus prudent si elle ne veut pas être contaminée par l’impopularité de la gauche gouvernementale, ni par la défiance dont fait l’objet François Hollande.

Avec son tropisme national, NKM attaque, elle, sur ce point sensible: elle reprend les thèmes de prédilection de l’UMP, les critiques contre la charge fiscale et l’insécurité, et les applique à la capitale: «Madame Hidalgo et Monsieur Hollande ont partie liée et bien liée. Quand Madame Hidalgo promet de ne pas augmenter les impôts, c’est aussi crédible que les promesses de François Hollande en 2012», ironise-t-elle. L’ancienne ministre mitraille aussi l’équipe sortante: «Le bilan n’est pas rose», critique-t-elle, avant de dénoncer le manque de caméras de surveillance, la saleté ou les difficultés des classes moyennes à trouver un logement.

Partie tôt en campagne sur le modèle de la marathonienne, quadrillant méthodiquement la capitale et ses associations, ses lieux culturels ou sociaux, Anne Hidalgo reste zen. Elle promet d’améliorer la sécurité, les transports publics et les pistes cyclables, l’accès au logement pour les familles, et de créer 5000 places de crèche. Pour l’instant, les sondages et les divisions de la droite plaident en sa faveur. «Si elle ne fait pas d’erreur, elle a de grandes chances d’être élue» en mars prochain, pronostique Christine Clerc. De fait, la candidate s’est préparée à l’exercice du pouvoir: «Elle a acquis non seulement une diction un peu appliquée, mais la connaissance des dossiers. Et la patience et la ruse», estime la journaliste, qui ajoute: «Sous la douceur, il y a chez elle de la dureté et de la fermeté, c’est l’école Delanoë.»

Dernier argument? «Alors que NKM incarne un personnage d’infante, de séductrice ou d’amante, Anne Hidalgo joue davantage sur une image maternelle. Or c’est celle qui réussit le mieux aux femmes en politique, surtout en période de crise et de repli. Regardez Angela Merkel: elle offre une figure rassurante, celle de la mère de la nation et cela fonctionne parfaitement.»

1. «Mon Combat pour Paris», Anne Hidalgo, Editions Flammarion, Paris, 2013, 350 p.

2. «Les Conquérantes. Douze femmes à l’assaut du pouvoir», Christine Clerc, NiL Editions, Paris, 2013, 384 p.