La justice française soupçonne Jean-Marie Le Pen d’avoir dissimulé au fisc une partie de sa fortune en se servant de son ex-majordome, Gérald Gérin, et de sa structure offshore, Balerton Marketing Ltd. Alors qu’une enquête a été ouverte en 2015 pour «blanchiment de fraude fiscale», les Panama papers jettent une lumière nouvelle sur cette société sise aux Îles vierges britanniques dont le représentant légal est l’avocat genevois Marc Bonnant. Trois ans après avoir été associé à des structures panaméennes dans le cadre d'«offshore leaks», le ténor est à nouveau épinglé pour ses pratiques exotiques. Il s’en explique.

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Le Temps: Quel est votre rôle exact dans les activités de Balerton Marketing Ltd?

Marc Bonnant: Balerton Marketing Ltd est une société sise aux Îles vierges britanniques, dont je suis l’administrateur. Et ce depuis sa création, en 2000. L’actionnaire de cette société a tenu, il y a une année environ, à régulariser sa situation fiscale, les fonds de la société ont donc été annoncés au fisc français et rapatriés en France. C’est aussi simple que cela.

- A lire «Le Monde», les enquêteurs français soupçonnent Gérald Gérin d’avoir agi comme prête-nom pour le clan Le Pen. Or jusqu’en 2008, le bénéficiaire de Balerton était Georges Paschos, le beau-frère de Jean-Marie Le Pen. Ce dernier n’est-il pas ici votre client officieux?

- Jean-Marie Le Pen n’a jamais été mon client, pas plus qu’il n’est ou n’a été l’actionnaire de Balerton. Je l’ai rencontré une ou deux fois en marges de débats, c’est un excellent orateur, mais je n’ai aucune sensibilité pour le Front national. N’ayant aucune idée de l’arbre généalogique de Jean-Marie Le Pen, je ne peux pas vous répondre sur ses liens familiaux avec les bénéficiaires de cette société et de ses avoirs.

- Les enquêteurs français font eux-mêmes état d’une forme de «confusion de patrimoines» entre Gérald Gérin et le couple Le Pen. Excluez-vous que ce dernier ait pu agir comme prête-nom?

- Je trouve que ce soupçon est plutôt offensant pour ce Monsieur. Je comprends que la tentation de le formuler existe et que les journalistes y succombent, mais rien dans mon dossier ne me laisse penser que ce Monsieur soit le prête-nom des Le Pen.

- Toujours selon «Le Monde», un virement de 506 000 euros a été effectué en septembre 2014 sur le compte de Balerton, en provenance de Lombard Odier. Or cette même banque aurait hebergé les fonds de la succession d’Hubert Lambert, dont Jean-Marie Le Pen a hérité. En outre, Balerton aurait effectué de gros achats d’or entre 2008 et 2011. Que pouvez-vous dire sur ces mouvements?

- Je n’ai pas de déclaration particulière à faire. Ce que je peux vous dire, c’est que Balerton n’a jamais reçu un centime en provenance de France. Et les seuls mouvements qui sont intervenus sont des mouvements de gestion. Enfin, encore une fois, l’argent de Balerton a été rapatrié en France.

- Et quelle est l’origine de ces fonds?

- Elle est parfaitement pure. En tant qu’administrateur, il est de ma responsabilité de m’assurer que les avoirs des sociétés que j’administre ne sont en aucune manière le produit d’une infraction. Mais la dissimulation fiscale n’étant pas un délit en Suisse, le fait que de l’argent fût ou non soustrait au fisc n’est pas un critère.

- Il y a trois ans, votre nom était déjà associé à des sociétés panaméennes, dans le cadre des «offshore leaks». Aujourd’hui, on vous retrouve dans un dossier des Panama papers, qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets. L’heure n’est-elle pas venue pour vous de rompre avec ces pratiques exotiques?

- Non. Les sociétés que l’ont dit offshore ne sont pas les instruments exclusifs et désignés de je ne sais quelle forme de criminalité. Il peut y avoir mille raisons dans le monde de l’entreprise – et l’optimisation fiscale en fait partie – de regrouper telle ou telle activité dans des structures compliquées. Le monde singulier fait d’une pluralité de juridictions est légitime et banal. Ce monde singulier peut-il avoir servi à masquer des choses, dans une certaine opacité? Oui. Est-ce légitime? Non. Mais si je suis dans un conseil de fondation, dans un trust ou si j’administre une société, c’est parce que les propriétaires souhaitent avoir un regard juridique sur leurs affaires. En tant qu’intermédiaire financier quand j’administre une société, je suis soumis à la loi sur le blanchiment et donc à un contrôle particulier. Et je dois connaître le bénéficiaire effectif des comptes des sociétés que j’administre.

- Tout de même, vous commencez à avoir l’habitude d’être montré du doigt. N’en avez-vous pas assez?

- Cela dépend de ce que l’on dit. Si l’on suggère que ce que je fais concourt à ce que des infractions soient commises, cela me gêne évidemment et ne peut me conduire qu’à réagir en conséquence. Mais je n’ai jamais fait l’objet de la moindre enquête, donc je suis à l’aise. Pourquoi est-ce que j’administre des sociétés, alors que ce n’est pas mon métier? Parce que des clients viennent frapper à ma porte et qu’un rapport de confiance se développe. Ils me demandent d’être un regard juridique sur leurs activités et j’accepte volontiers. Je n’ai aucune raison d’arrêter d’accepter des mandats d’administrateurs si je trouve la chose intellectuellement intéressante. Sachant que je fais systématiquement la diligence qui s’impose.

- Ces structures exotiques ont-elles un avenir?

- Si l’on considère que ce monde est l’instrument de la dissimulation, elles n’ont aucun avenir. Mais cela suppose que l’on démontre que ces structures existent dans cet objectif. Sous nos latitudes, on considère que le temps de l’opacité délictuelle est révolu, je m’en réjouis. Mais le temps où il n’existera plus que des SARL vaudoises n’est pas encore advenu, je m’en réjouis aussi.


A propos des «Panama Papers»