Antonio fixe dimanche matin le bout de l'avenue. Il trépigne. Dans deux à trois heures, le bus des 24 commandants de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) doit apparaître sur cet axe du centre de Mexico, après plus de deux semaines de marche pacifique depuis leur fief du Chiapas. L'oreille collée à une petite radio, Antonio ne peut pour l'instant que se nourrir de rumeurs: «ils» arriveront en véhicule décapotable sur le Zocalo, la place principale de la ville, face au palais présidentiel; peut-être même parcourront-ils les derniers mètres à cheval, comme quand ils avaient mené le soulèvement armé de janvier 1994. «En tout cas, ce sera un grand moment historique, tant pour le Mexique que pour le reste du monde, se réjouit le spectateur. Grâce à eux, tous vont connaître nos conditions de vie», espère cet Indien, dans un pays où plus de la moitié de la population vit dans la pauvreté.

«Mouvement non violent»

La veille, en avant-goût du feu d'artifice dominical, des milliers de personnes ont acclamé le sous-commandant Marcos et ses compagnons dans le stade de la ville de banlieue de Xochimilco. Indiens, métis, étudiants et militants progressistes de toute la planète, des pacifistes allemands aux libertaires nord-américains, y ont applaudi les charges antilibérales du leader à pipe et passe-montagne. Parmi eux, 200 à 300 Italiens qui encadrent la caravane depuis son départ du Chiapas. Fatigués, mal rasés, ils ont fait l'objet des pires critiques des médias audiovisuels mexicains, généralement hostiles à l'EZLN, mais n'ont pas perdu leur enthousiasme.

«C'est un mouvement grandiose, sans précédent en Europe, estime l'un d'eux. C'est un mouvement non violent mais révolutionnaire», ajoute-t-il avant d'applaudir une nouvelle attaque du sous-commandant. «Les entrepreneurs s'habillent d'argent et ils en ont adopté la stupidité et la courte vue», lâche-t-il de son ton posé, après avoir reçu la veille le renfort au Mexique de Danielle Mitterrand et José Bové. Quinze jours auparavant, le sommet libéral de la station balnéaire de Cancun, sorte de Davos des tropiques, avait déjà donné lieu à des contre-manifestations anticapitalistes violemment réprimées par la police.

Mais hier, c'est pour protéger la caravane zapatiste que les forces de l'ordre se préparent dans la capitale. Au fur et à mesure de son avancée, 650 policières doivent installer un cordon de sécurité devant Antonio et les autres spectateurs, que Marcos a appelé à manifester leur soutien «depuis les balcons, depuis les trottoirs, depuis les caniveaux, depuis n'importe où». Au-dessus de leurs têtes passe pour l'instant l'un des deux hélicoptères qui surveillent la ville, tandis qu'un total de 4500 policiers achèvent de se mobiliser autour du parcours.

«Tout va bien se passer, les zapatistes n'ont pas tiré une seule balle depuis 1994», confie un voisin d'Antonio. Mais plus loin, des commerçants baissent le rideau, inquiétés par des tracts des jours précédents qui menaçaient la ville de jets de pierre et de cocktails Molotov. D'autres installent au contraire leurs étals. «Trente pesos, pas plus», répète inlassablement un vendeur de passe-montagne à la broderie rouge «EZLN». Antonio préfère s'armer d'un chapeau sous le soleil qui monte, et spécule avec ses voisins sur l'après-marche. Les zapatistes doivent rencontrer ce lundi des députés pour tenter de les convaincre d'adopter un texte sur la culture et les droits des Indiens. Son vote est l'une des trois conditions posées par Marcos à une reprise des négociations de paix, avec la libération de tous les prisonniers de l'EZLN et le retrait de plusieurs positions militaires stratégiques du Chiapas. «Nous resterons jusqu'à ce que la loi soit adoptée», a déjà prévenu le commandant zapatiste.

L'hébergement est prêt: «Nous les attendons les bras ouverts», annonce Edgar, étudiant de l'école d'anthropologie, qui devait recevoir hier soir avec ses camarades la caravane dans les locaux de l'université. Sur l'avenue Veinte de Noviembre, peu avant midi, Javier crie, l'oreille sur la radio. «Ils viennent de partir! Quand ils arriveront, j'essaierai de les suivre jusqu'au Zocalo… Et bien plus loin s'ils le demandaient!»