Grande-Bretagne

Margaret Thatcher, bourreau de l’Ecosse

Coupes dans les dépenses publiques, démantèlement de l’Etat providence, fin des subventions aux industries déficitaires, privatisations. Entre 1979 et 1990, l’Ecosse va subir de plein fouet la politique de Westminster. De quoi nourrir le désir indépendantiste

«Retournez-vous si vous voulez, la Dame ne fait pas demi-tour.» Ce 10 octobre 1980, face aux membres du Parti conservateur réunis à Brighton, Margaret Thatcher persiste et signe. Non, elle ne fera pas marche arrière et réformera coûte que coûte. L’économie britannique vit alors des heures difficiles: le déficit budgétaire se monte à plus de 1 milliard de livres. L’inflation flirte avec les 16%.

Margaret Thatcher applique ses premières mesures économiques énoncées en 1977 dans son Right Approach to the Economy. Au menu: contrôle de l’inflation en recourant aux règles de l’économie monétariste, réductions massives d’impôts pour favoriser l’investissement, coupes dans les dépenses publiques, démantèlement de l’Etat providence, hausse des taux d’intérêt, et enfin ouverture économique aux capitaux étrangers, en mettant fin aux subventions des industries déficitaires. L’Ecosse tremble.

Entre 1979 et 1990, la région du nord va subir de plein fouet la politique de Westminster. De par ses structures économiques – une industrie lourde en déclin, majoritairement nationalisée – et de ses structures politiques – une région dont les intentions de votes vont au Labour. Jusqu’en 1982, la quasi-totalité de l’Ecosse reste classée «zone de développement», et bénéficie à ce titre d’aides publiques aux investissements et à la création d’emplois. Ensuite, l’aide se fait plus sélective, ne portant que sur une dizaine de «zones de croissance».

En finir avec la dépendance

Comparativement à l’Angleterre, l’Ecosse est plus dépendante des emplois du secteur public, et son industrie reçoit une importante aide gouvernementale. La forte proportion de l’industrie participe, sans doute, au fait que le Parti travailliste connaît, dans cette région, un important succès lors des élections. Les unions syndicales y sont également fortement implantées. L’Ecosse réunit tout ce que déteste Thatcher.

Les conséquences de la politique néolibérale sur la région du nord sont les suivantes: entre 1979 et 1981, les industries écossaises perdent 11% de leur production et un cinquième des emplois. Au niveau national, la capacité de production diminue mais décline sensiblement en Ecosse. Cette dernière perd 30,6% de sa production entre 1976 et 1987. Quant à l’industrie lourde, elle perd 36,9% de sa production dans l’ouest de la région.

Malgré les conséquences désastreuses au nord du pays, Margaret Thatcher et son ministre des Finances, Geoffrey Howe, sont convaincus du bienfait de leurs principes monétaristes, quitte à provoquer la chute de l’économie. Ils augmentent dans un premier temps les impôts, coupent dans les dépenses publiques, doublent la TVA, qui passe de 8 à 15%, mais ne touchent pas aux denrées alimentaires.

En mai 1980, ils augmentent les taux d’intérêt, qui passent de 14 à 17%. Si ces mesures ambitionnent de renouer avec la croissance en retrouvant un taux d’inflation à un chiffre, elles favorisent les régions économiquement riches. En Ecosse, elles font des ravages. Les premières victimes sont les industries, notamment déficitaires. Cette fois-ci, l’Etat ne viendra pas à leur secours.

Le bras de fer syndical

Margaret Thatcher n’en reste pas là. Dès son deuxième mandat, en 1983, elle démantèle le pouvoir syndical écossais, pour créer les conditions nécessaires aux privatisations des entreprises alors nationalisées depuis le consensus d’après-guerre. Les précédentes tentatives des gouvernements se sont toutes soldées par un échec. Mais Thatcher est déterminée. Face aux mineurs en grève de 1984 à 1985, elle s’engage dans un bras de fer sans précédent avec les ouvriers. Son obstination paiera, puisqu’elle réussira à désolidariser le mouvement.

En parallèle, Margaret Thatcher ouvre un autre front. Elle entreprend de réformer les gouvernements locaux. Selon elle, les dépenses de ces derniers sont excessives. En Ecosse, seuls cinq districts sont en mains conservatrices, alors que ce nombre se situe à 25 pour les travaillistes. Thatcher y voit ainsi la mauvaise gestion des dépenses faites par le Labour. Pour maîtriser les dépenses, Thatcher instaure la Poll Tax, un nouvel impôt forfaitaire par tête, très défavorable à la frange la plus pauvre de la population. Et extrêmement impopulaire.

De l’industrie lourde au tertiaire

En Ecosse, Margaret Thatcher a désormais la voie libre pour entreprendre les premières privatisations. Ce sera chose faite dès 1986. La premier ministre vend alors les parts de British Telecom , British Gas et British Airways . Bien d’autres privatisations suivront. En une décennie, l’Ecosse passe ainsi de l’industrie lourde aux services, mais le secteur tertiaire ne permet pas de remplacer tous les emplois perdus dans le secteur manufacturier. En disposant des entreprises nationalisées, Thatcher, non intentionnellement, affaiblit les liens économiques entre les différents membres du Royaume-Uni.

La question de l’indépendance a toujours joué un rôle significatif en Ecosse. D’abord sous le gouvernement travailliste de Harold Wilson (1974-1976), puis sous celui de James Callaghan (1976-1979). Une idée sur laquelle Thatcher s’oppose bec et ongles. Ainsi, la plus grande intervention du gouvernement central dans la gestion des affaires locales suscite une levée de boucliers de la part des Ecossais.

Lorsqu’elle quitte le pouvoir en 1990, Margaret Thatcher soutient qu’elle a favorisé une politique unioniste en Ecosse. Or, elle n’a pas su défendre les institutions écossaises et compter sur le soutien de la société civile. Sans l’appui démocratique des Ecossais, la Dame de fer a ébranlé le statu quo entre les différents membres, tout en favorisant, au sein de l’opinion publique, un irrésistible antagonisme et une haine pour le premier ministre. De quoi nourrir le besoin d’autonomie des Ecossais. C’est chose faite en 1999, date de la création du parlement écossais.

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